Au moment où un certain dirigeant français allait se faire arrêter à New York et polariser l’attention de l’Occident, nous profitions d’une agréable fin de week-end (quoique humide) dans la cité des violettes, chez Éric Lareine. Afin de poursuivre et de conclure un entretien-marathon avec cet increvable acrobate des mots, ce troubadour électrique qui ne se résoudra jamais à prendre un peu de repos… S’il fallait situer de force ce saltimbanque réfractaire au sédentarisme, ce serait quelque part entre Brel, Dr Feelgood, le Bashung des débuts et un Iggy Pop gardant son pantalon. Entre la panthère et le chat de gouttière cabossé. Entre blues, pub-rock, jazz libre et music-hall. Entre le vénéneux et le candide, le tendre et le grinçant. Le tout avec un sourire de gamin croquant le monde… Une sacrée claque pour qui croise la bête sur scène ! Aujourd’hui, Lareine « le père » accouche avec Leurs Enfants d’un free rock inouï portant (ou porté par ?) des textes surréels, tour à tour crachés ou distillés avec douceur, de vraies gerbes poétiques tressées par le maître de cérémonie. Éric Lareine et leurs Enfants : voilà ce dont il est principalement question dans la dernière partie de ce diptyque, sans oublier les expériences parallèles (et tout aussi singulières) d’Éric le Rougeoyant avec la Campagnie des Musiques à Ouïr…
Si vous avez manqué le début ou si vous souhaitez vous rafraîchir la mémoire, faites donc un petit tour par ici…
A.B. : Éric, hier – vendredi 13 – nous nous sommes quittés sur ta rencontre avec Denis Charolles et sa Campagnie des Musiques à Ouïr, avec qui tu as beaucoup tourné depuis dix ans… Parmi les spectacles que tu as montés avec eux, Au Lustre de la peur est destiné aux enfants !
Éric Lareine : C’est une commande passée à Denis par les JMF (les Jeunesses Musicales de France) : on nous a demandé de fabriquer un spectacle pour les huit-douze ans et il fallait qu’on s’intéresse à la peur, c’était le thème. Alors moi j’étais très content car justement j’adore faire peur aux enfants. Ça m’a bien plu d’écrire ça et de le monter avec Fred Gastard et Denis, ainsi que Thierry Grand qui a fabriqué le décor – un décor mobile en métal, faisant du bruit et bougeant tout le temps, avec des demoiselles (c’est-à-dire des faisceaux de ficelle de lieuse, pour faire des bottes de foin) pendues autour d’un castelet complètement déglingué. Les demoiselles sont attachées à la structure, et quand celle-ci se met à bouger, les douze paquets de ficelle aussi : alors on dirait les douze filles de l’ogre… Je venais de passer pas mal de temps avec mes deux dernières filles, Adèle et Edith, et dans ces cas-là on voit bien ce que les petits font de la peur, ce qui concerne la survie, l’abandon, la disparition, toutes ces choses-là.
Et moi j’étais dans une période où je craignais l’abandon définitif de mes parents… Du coup j’ai écrit, au milieu du spectacle, une chanson sur la dernière tétée, le sevrage : il est question des seins de la mère qui disparaissent. Pour des gosses entre huit et douze ans, c’est très troublant : ils ne sont pas si vieux que ça et en même temps ils font les malins, gloussent, rigolent au début de la chanson ; et à la fin, ils dormiraient presque comme sur une berceuse ! [rires] Ça, ça me plaît vraiment. Ce qui m’intéresse, c’est d’être dans le même état que le spectateur, mais pas pour les mêmes raisons… Denis avait aussi apporté des textes de Desnos extraits de La Complainte de Fantômas : c’est ultra trash, il y a du sang dans tous les sens ; c’est excessif mais très poétique donc ça marche vraiment bien, les gamins se régalent ! Il faut leur proposer des trucs de terreur car ils adorent ça. Et les voir réagir, c’est le bonheur !… Je voulais donc écrire à destination des enfants, mais certainement pas en me mettant à leur place et commencer à bêtifier. Je voulais leur parler de mon âge, du fait que je suis adulte et que je sais très bien l’effet que ça leur fait. [rires] Mais dans le circuit des JMF, les réactions étaient partagées, pas toujours enthousiastes : une fois, une instit a voulu faire sortir toute sa classe tellement elle était horrifiée. Elle avait tout pris de travers, et pour elle c’était ultra choquant. Donc on a connu un petit moment de panique… Ce qui est sûr, c’est que les mots employés sont de vrais mots, pas simplifiés ; s’ils sont compliqués, les enfants les comprendront plus tard, ce n’est pas grave. Ça permet d’éveiller la curiosité pour le vocabulaire : quand tu entends certains mots, tu as envie de les apprendre, ils sont trop bien ! Il y a toute une chanson sur les phobies, chaque phobie ayant un nom : par exemple la nanopabulophobie c’est la peur des nains de jardin à brouette, et si en plus t’es dolichophobe… [rires] La chanson envoie des tonnes de mots très compliqués, c’est très marrant. D’ailleurs son rythme est très rigolo… Bref on s’est bien régalé et on va bientôt reprendre le spectacle dans un autre circuit que celui des JMF : j’ai l’impression que ça va nous détendre, que cette histoire va prendre plus d’ampleur. Musicalement, c’est la furie du début à la fin : c’est très varié, avec beaucoup de dynamique, et même si ça ne dure que quarante-cinq minutes, à la fin on est sur les genoux. On envoie toute l’énergie qu’on peut… de manière sympathique. [rires]
A.B. : Dans un autre registre avec la Campagnie, tu as participé à la création du fameux spectacle hommage à Georges Brassens, Les Étrangers Familiers, qui d’ailleurs n’a pas arrêté de tourner dans différents lieux…
« La Religieuse » (Un salut à Georges Brassens par Les Étrangers Familiers, 2009)
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É.L :
Cette création était une proposition de la Scène Nationale de Sète ; Denis l’a acceptée et il a embarqué tout le monde dedans. Je suis toujours amateur de jouer avec la Campagnie et Denis Charolles, c’est évident : à chaque fois on fabrique des trucs insoupçonnables. Du coup j’étais partant mais je ne connaissais pas du tout Brassens, alors je me suis mis à l’écouter et à lire ses textes. Ça m’avait fait le même effet avec Ferré quelques années avant : ce sont des montagnes ! Et c’est passionnant. En plus la mélodie, la façon de traiter les sujets, ça met la barre assez haut et ça peut changer ton écriture… oui… mais dans le bon sens, pour continuer à chercher de jolis mots, des tournures élégantes, limite classiques… Chanter Brassens, c’est subtil : il ne faut pas en faire trop, mais une fois que tu as trouvé le bon dosage tu te l’appropries complètement, tu peux vraiment l’interpréter pour toi sans faire du Brassens, pas du tout. C’est ça qui est agréable avec les reprises : quand tu as l’impression que c’est toi qui a fabriqué cette chanson. En toute modestie, hein… [rires] Ce spectacle tourne depuis trois ans, on l’a beaucoup joué et on continue à le faire avec autant de plaisir et de fraîcheur, du moins on essaie : c’est encore un autre aspect intéressant du boulot. On ne s’en lasse pas, et ça c’est bien.
A.B. : L’autre projet qui t’occupe depuis quelque temps et tourne également beaucoup, c’est bien sûr Éric Lareine et Leurs Enfants, probablement ton projet sonnant le plus « rock », non ?
É.L : J’ai l’impression d’avoir toujours fait du rock. Pour moi cette notion-là est très large. On m’a presque tapé sur les doigts : « Non non, t’as pas le droit de dire que ce que tu fais c’est du rock ! » Et j’ai dit : « Ben… si. » Il est quand même question d’attitude dans cette histoire, et de ce point de vue je ne crois pas me tromper. [rires] A partir de là je pense qu’on peut faire strictement ce qu’on veut.
A.B. : Par le terme « rock », je voulais dire qu’en compagnie de Leurs Enfants tu joues avec un combo parfaitement soudé, très énergique, sans doute ton groupe ayant la plus grande puissance de feu. Alors que, curieusement, ces jeunes musiciens viennent plutôt du jazz…
É.L : Oui, c’est vrai. Je le pense aussi… Au départ, l’idée est venue des conversations que j’avais avec Fred Gastard dans le camion quand on était en tournée avec la Campagnie. A un moment j’ai eu la sensation que j’étais en train de disparaître car je jouais seulement comme invité, et que du coup j’allais être assimilé (et encore, même pas sûr) à la Campagnie.

Éric Lareine et Leurs Enfants en 2009 : de gauche à droite, Pascal Maupeu, "le père", Fred Gastard et Frédéric Cavallin
Ça faisait longtemps que je n’avais pas eu mon nom sur l’affiche. Alors je me disais que si je ne réagissais pas maintenant, je ne le ferais plus jamais. Et il se trouve que Fred avait très envie de monter un combo rock ; il me disait : « Toi tu sais le faire, alors il faut qu’on le fasse. » J’ai donc fini par me décider, un peu comme un ultime rebond. Et ça m’a fait le plus grand bien : je me sens beaucoup plus heureux depuis que je joue avec Leurs Enfants.
A.B. : Le fait qu’ils aient effectivement l’âge d’être tes enfants doit avoir une action positive sur ta manière de faire de la musique. Je suppose que leur juvénilité rejaillit sur toi.
É.L : Pascal [Maupeu, le guitariste, NDLR] m’appelle tout le temps « père ». C’est parti d’une blague mais maintenant j’ai cette place spéciale pour eux. J’avais déjà quatre filles, désormais j’ai aussi quatre garçons, c’est impeccable ! [rires] Ils ont l’âge de ma fille aînée, qui n’est pas si jeune que ça. Ils ont justement la trentaine et sont en pleine possession de leurs moyens : cet âge est exactement le moment où tu te réalises, enfin j’ai eu cette impression. Cette énergie-là n’est pas exactement celle qu’on pourrait appeler « l’énergie de la jeunesse », mais celle de trentenaires et c’est, je pense, encore plus efficace. Ils sont tous bien sûrs d’eux, à peu près calés sur les mêmes problèmes professionnels, artistiques ; ils ont plein de convictions, et bien la patate ! Je sais que notre échange est fructueux car ils ont besoin de se réaliser, et ils le font entre autres à travers ça… Du point de vue de la musique, je commence par faire confiance. Après, ils proposent des compositions les uns les autres ; je regarde l’adéquation avec le texte, et si ça marche, c’est parti mon kiki, je ne me pose aucune question ! [rires] Ensuite il y aura peut-être des ajustements par-ci par-là, mais je sais qu’ils sont sensibles à ce que j’écris, solidaires avec ce que je raconte, avec l’énergie qu’on fabrique, et je peux vraiment leur faire confiance du point de vue de la composition. Du coup ils ont toute la place et un prétexte pour composer… Il se trouve qu’ils ont plus ou moins fait leurs armes dans le jazz d’impro assez pointu et qu’au même moment ils avaient envie de faire du rock, en tout cas de jouer avec cette énergie-là. Or le seul chanteur de rock qu’ils connaissaient, c’était moi. [rires] Je leur ai dit : « Vous pouvez peut-être vous rencontrer, non ? On ne sait jamais, quoi… » Et j’ai vraiment eu la sensation qu’au bout de deux jours c’était fait, que c’était un groupe. Je jubilais ! Un peu plus tard, en discutant avec les uns et les autres, je me suis aperçu que leur impression n’était pas du tout la même, que pour eux le processus avait été plus long. Mais moi j’ai vu tout de suite que ça allait le faire ; je bondissais, j’étais trop content…
« La Soupape » (Éric Lareine & Leurs Enfants, 2010)
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A.B. : La critique a d’ailleurs beaucoup apprécié les récents concerts ainsi que le disque…
É.L : …
Disque qui doit pouvoir s’écouter plusieurs fois sans peine. Comme par hasard il fait quarante minutes : une face A et une face B accolées. On peut mettre soixante-dix minutes sur un CD, mais là non, c’est un format d’album vinyle. Il y a tout un trajet et c’est suffisamment varié pour que l’auditeur puisse continuer à l’écouter jusqu’au bout. C’est le but.
A.B. : Certains journalistes de la presse musicale ont pu dire qu’il s’agissait de ton disque le plus abouti, même si les précédents étaient déjà bien singuliers, bien insolites. Avec le recul, qu’en penses-tu ?
É.L : Je pense que c’est abouti dans leur perception car c’est enfin arrivé jusqu’à eux. [rires] Ce n’est pas une critique que je fais là… J’ai dû aussi suivre un chemin : dans la nature du son, la structure des chansons, la manière dont j’écris. J’ai continué à travailler tout le temps, ça avance et ça a abouti. Donc j’ai fait une partie du chemin et c’est arrivé jusqu’à eux. Mais je n’ai pas l’impression d’avoir procédé d’une façon foncièrement différente que sur les autres disques : pour moi c’est un album d’Éric Lareine comme les trois premiers.
A.B. : Mais au-delà de la réception de ce disque par la presse et le public, ne penses-tu pas que tu as atteint avec Leurs Enfants une sorte de profil d’équilibre musical ?
É.L : Oui oui, ça ressemble vraiment à ce que j’avais en tête depuis longtemps… Est-ce que ça va s’arrêter là ? Je ne le garantis pas du tout. J’ai dit aux garçons qu’on allait faire un deuxième album et qu’ensuite ce serait peut-être fini. Je ne dis pas ça parce que je tiens absolument à changer de façon de faire tous les deux ans, mais je sais qu’ils sont tellement en pleine possession de leurs moyens qu’ils vont avoir besoin de temps pour les exprimer, en dehors de ce qu’on fait ensemble. Donc j’essaie de ne pas les accaparer trop longtemps pour qu’ils puissent faire ce qu’ils ont à faire… En plus je n’ai pas particulièrement envie de figer les choses. On va bien voir…
A.B. : D’autant qu’avec le départ de Fred Gastard, il s’agit aujourd’hui d’une nouvelle mouture de Leurs Enfants…
É.L : Voilà, avec le départ de Fred deux autres musiciens nous ont rejoints : Cédric Piromalli qui joue les claviers, et Loïc Laporte au sax et à la guitare. Alors il se trouve que ça s’appelle toujours Leurs Enfants, parce que justement
l’envie c’était de faire au moins un disque en plus avec Pascal Maupeu et Fred Cavallin. Mais là il faut retrouver à cinq un point d’équilibre qu’on avait trouvé avec la première formation à quatre ; on vient juste de s’y mettre, depuis un mois et demi ou deux. Ça va prendre un peu de temps… Jusqu’à maintenant dans cette conversation, on a parlé de choses qui étaient faites, et là ce sont des choses en train de se faire donc c’est plus délicat. Je n’ai pas encore trouvé la cohérence qu’il y a entre les nouveaux textes même si je sais qu’il y en a une : elle est presque trop évidente alors je m’en méfie. Par exemple, c’est très américain. Je ressens bien l’envie de me vautrer là-dedans. [rires] Cette musique-là m’a toujours plu. « Le Jeune Garçon Assassiné » [sur un poème de Patti Smith, NDLR], c’est difficile de faire plus américain et pourtant ce n’est pas du tout du blues, c’est autre chose.
A.B. : Ce titre en particulier est un vrai road movie sonore…
É.L : Oui, voilà. J’aime ce cinéma et cette littérature de voyage, ces trucs en mouvement, j’adore ça.
A.B. : D’après ce que j’en ai vu et entendu sur scène, j’ai le sentiment que le nouveau répertoire est, à quelques exceptions près, moins tarabiscoté musicalement. Peut-être que l’absence de Fred Gastard n’y est pas étrangère ?
É.L : Oui, c’est vrai, on va vers quelque chose de plus simple… Il se trouve que Pascal, au bout d’un moment, s’est aperçu qu’il avait composé quatre morceaux faisant 4mn17 alors qu’ils ne disent pas la même chose, que ce n’est pas la même musique. Mais c’est exactement le même temps ! C’est bizarre ! Je suppose que les chansons sont écrites comme ça aussi. Ça se fait tout seul, sans besoin de se mettre à un format accessible et tout, non… Ce que j’espère, c’est que plus j’avance plus je suis lisible. C’est cela dont j’ai très envie. Je voudrais vraiment écrire des choses qui soient lisibles mais qui restent complexes, parce que la complexité c’est indispensable. Mais il faut trouver un moyen d’amener l’auditeur vers cette complexité, qu’on puisse en profiter, que ça ne soit pas seulement un mur.
A.B. : Quasiment tous les morceaux que tu joues actuellement en public avec Leurs Enfants sont récents et ont été créés par ce groupe. Penses-tu qu’un répertoire vit spécifiquement avec ses créateurs ?
É.L : Non, je ne crois pas…
Mais là c’est une question d’élan vital. Quand tu joues avec trois jeunes musiciens, ils te disent : « OK mais nous on n’a pas du tout l’intention de jouer les vieux morceaux, nous ce qu’on veut faire c’est en écrire des nouveaux, hein ! » Bon, d’accord, bien sûr !… En concert on joue une ou deux reprises mais elles ne sont pas sur le disque. « Non non, on ne met que ce qu’on a fabriqué ! » Et je trouve que c’est très bien ! [rires] Mais par contre je sais qu’il y a une continuité avec les premiers albums : je suis à peu près la même personne, c’est la même énergie… Ce dont je suis très content, c’est que ça dure depuis longtemps et que je continue à avancer en lisibilité, tranquillement, jusqu’à peut-être, un jour, toucher plus de gens…
A.B. : Voilà le moment d’évoquer plus précisément ton rapport aux mots, au texte. Parmi les auteurs de ton panthéon littéraire figurent aussi bien Victor Hugo que Blaise Cendrars et Céline, d’après ce que j’ai vu… Mais tu apprécies également pas mal d’auteurs américains comme Burroughs…
É.L : Mon grand-père, immigrant italien, avait deux références culturelles : Victor Hugo et Ben-Hur avec Charlton Heston. Voilà. Pour lui c’était au-dessus de tout. Moi je pensais que Hugo c’était vraiment poussiéreux, pas intéressant, mais à cause de ça je me suis mis à en lire, et là j’ai été étonné de voir à quel point ça me plaisait : c’est super lyrique, flamboyant, c’est du Beethoven quoi ! [rires] Et puis retrouver Victor Hugo dans les chansons de Brassens était marrant… Chez Cendrars j’aime le côté voyageur, mais depuis j’ai lu L’Usage du monde de Nicolas Bouvier et c’est encore mieux : comment voyager avec une Topolino 500 dans les années cinquante jusqu’au Japon, en passant par la Turquie, l’Irak, l’Afghanistan, Ceylan, enfin un voyage incroyable… Voilà des bouquins que j’aime bien, oui.
A.B. : Parmi les spectacles que tu as montés en t’inspirant d’autres auteurs figure La Rue de la sardine, d’après Steinbeck, mais aussi (chose curieuse !) une adaptation d’un texte du XIIIème siècle, la Chanson de la croisade albigeoise, ou Canso. Que voulais-tu proposer en mettant en scène et en actualisant un récit médiéval comme celui-ci ?
É.L : C’était encore un concours de circonstances : dans le cadre de l’école où j’interviens, Music’Halle, il était question de faire un travail sur toute l’année et le directeur m’a proposé la Canso. Je n’avais jamais trop voulu me mêler de l’Occitanie et de sa langue car, de toute façon, je ne suis pas d’ici, je n’ai pas l’accent… L’occitan a l’air de poser beaucoup de problèmes : des gens militent pour ça, se bagarrent comme des furieux pour qu’on change le nom des rues… Mais à cette occasion j’ai lu ce bouquin bilingue, et là j’ai découvert une langue absolument magnifique, une versification sophistiquée, un élan… La Canso raconte l’histoire de la croisade des Albigeois,

Enluminure représentant l'expulsion des Cathares après la prise de Carcassonne par les croisés en 1209
à l’époque du catharisme et de la fin de l’Occitanie, c’est-à-dire l’Occitanie envahie par les principautés du Nord. A tous les points de vue ça a été une découverte pour moi : celle d’une langue mais aussi d’une civilisation, d’une autre façon de voir les choses… nettement plus cool qu’au Nord ! Si le Nord a réussi à envahir ce territoire, c’est parce que ses habitants en étaient arrivés à avoir un seul roi, une seule Église, une seule religion : du coup ils fonçaient comme des bœufs là-dedans et ils piquaient tout. Alors qu’en Occitanie à cette époque-là il y avait quatre religions, les gens discutaient tous entre eux, la conversation était établie, et en plus de ça le pouvoir était très morcelé, les gens vivaient bien, ils avaient tout ce qui leur fallait, ils inventaient la poésie, l’amour courtois, enfin ils étaient complètement barrés ! [rires] Ils décollaient. Puis le Nord leur est tombé dessus comme la misère sur le pauvre monde. Ça a massacré une civilisation, un peu comme les Américains avec les Indiens… Dans la Canso, c’est raconté au jour le jour par deux troubadours : le premier était plutôt du côté des croisés et l’autre du côté des Albigeois, donc à un moment dans le bouquin, clac, ça bascule. La fin est très lyrique. Ça décrit ce qui se passe chez les gens… Il se trouve qu’on a monté ça au moment de cette guerre en Yougoslavie, et les reportages qu’on pouvait lire dans les journaux racontaient exactement la même histoire : des déportations de populations, des massacres au nom de la religion, des épurations, des exterminations… Alors c’était assez troublant. Dans ce spectacle on racontait donc une partie de la guerre des Albigeois, et au milieu il y avait une sorte de montage avec des paroles de gens étant en Yougoslavie, témoignant de ce qui se déroulait en temps de guerre : ça passait comme une lettre à la poste, c’était le même texte… Ces histoires-là sont intéressantes parce que la langue est magnifique et qu’il y a plein de choses à apprendre, mais en plus de ça on s’aperçoit qu’on n’a pas avancé d’un demi-pouce, que tout cela continue…
A.B. : En effet… Et si l’on évoquait désormais tes propres textes ? Je définirais ton style comme assez impressionniste, procédant par flashes, par successions d’images, et rarement narratif…
É.L : Ça peut m’arriver d’être dans la narration, mais pas souvent. Parfois j’aime écrire une chanson qui raconte seulement une histoire ; quand j’y arrive je suis très content… C’est vrai que le principe est surtout de présenter des images les unes après les autres.
A.B. : Je trouve également tes textes assez tourmentés, parfois inquiétants, souvent grinçants. Le tout en utilisant des termes directs quand il le faut : pour dire « cul » tu dis « cul », tu ne prends pas de gants.
É.L : [rires] « Cul », ça sonne quand même vraiment bien ! C’est une très jolie syllabe, je ne vois vraiment pas pourquoi je m’en priverais.
A.B. : Malgré l’étrangeté de tes paroles, sur scène comme sur disque il y a toujours chez toi
une vraie vivacité, du dynamisme : il faut voir l’allant avec lequel tu délivres ces chansons, même si les textes pourraient presque apparaître « glauques » chantés autrement. En outre, tu aimes procéder par associations d’idées souvent surréalisantes, voire par jeux de mots : ça crée au final une forme à la fois inquiétante et ludique.
É.L : Ce qui m’intéresse, comme tu le dis, c’est de transmettre de l’allant. Il faut qu’il y en ait tout le temps. Quand tu racontes une histoire glauque, s’il n’y a pas d’allant c’est impossible : on ne peut pas laisser les gens comme ça, ce serait trop douloureux. Il faut faire attention ! [rires] Même s’il s’agit de l’énergie du désespoir, c’est vivifiant. J’aime bien quand les gens sortent d’un concert un peu sonnés, mais vifs. Je dois avoir une sorte de complexe du courage : je suis très branché sur ce que sont les héros, la témérité… Avant de monter sur scène, il me faut du courage, il faut que j’y aille ; ce n’est pas douloureux, mais à chaque fois j’ai l’impression que c’est un geste héroïque car j’y vais devant tout le monde. C’est l’essence même de la scène et ça me fait plaisir si les gens repartent avec un bout de ce courage-là, de cette énergie : « Allez on y va, on s’en fout, on va tous crever ! On va aller voir comment c’est, putain ! » [rires] A une période j’étais perçu comme quelqu’un de très sombre, on a même prononcé l’adjectif « morbide », et ça je le refuse complètement : ce n’est pas vrai, ce n’est que de la vitalité. Si on pose des questions tragiques, c’est pour y répondre de manière dynamique, avec de la réaction. Voilà la différence entre le dramatique et le tragique.
A.B. : Je perçois une vraie ambivalence entre cet expressionnisme que tu revendiques et des textes dont le sens repose plutôt dans la suggestion, porté par la métaphore. Par exemple, quand tu convoques un certain érotisme (débridé dans « Mitoyenne », plus contemplatif dans « La Graine »), on peut ne pas comprendre immédiatement de quoi il s’agit mais on le découvre au fil des écoutes.
« Mitoyenne » (Éric Lareine & Leurs Enfants, 2010)
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É.L : Oui, il est question de projeter les textes et de les rendre présents en leur donnant un sens tout de suite, et puis leur permettre de continuer à travailler pour que l’on trouve les autres niveaux de compréhension – parce qu’il y en a au moins deux à chaque fois, si ce n’est pas trois ou plus… C’est comme quand tu écoutes un album que tu apprécies beaucoup : à chaque fois tu redécouvres encore quelque chose dans l’arrangement. J’aimerais bien que ça fasse ça avec mes textes, qu’à la troisième écoute tu puisses te dire : « Mais attends, c’est chaud cette histoire en fait !… » Ce ne sont pas des sens cachés mais des juxtapositions de sens, comme quand on parlait des mises en scène du Royal de Luxe : il n’y a pas de réelle violence mais elle est fabriquée par une juxtaposition de sens ; elle n’est pas jetée dans la face mais apprivoisée de cette façon-là, représentée…
A.B. : Les thèmes de tes chansons sont extrêmement variés : « L’Ange des rails », notamment, est une vraie ballade rock au romantisme très américain, et tu peux enchaîner avec
« Le Grain de sable » où tu te mets dans la peau d’un calcul rénal ! En compagnie de Denis Badault, tu chantes un texte à la gloire des acariens, pour rester dans le même registre d’une espèce de fantaisie baroque. Quant à « Beauté », c’est une très sombre chronique de foyer puisque tu t’adresses à une femme battue par son mari…
É.L : Ça doit venir du fait que je suis un tantinet tourmenté, effectivement, mais en même temps hyper joyeux. Je suis entouré de vitalité, en tout cas je me débrouille pour qu’il y en ait tout le temps autour de moi, sinon je ne tiens pas… J’aime ce qui est sarcastique, ironique, cruel, j’adore voir jusqu’où on peut aller avec l’humour noir. En fait, tout ça c’est des nuances de noir. [rires] Quand on me dit « eh c’est vraiment noir ce que tu racontes ! », oui, mais il y en a toutes les nuances. Parce que c’est fascinant… Une chanson ironique peut ressembler à une blague, et en même temps ce n’est pas si rigolo que ça. [rires] Jouer sur les deux tableaux, c’est super pour l’interprétation car tu peux la faire à tous les degrés possibles entre la fantaisie, la cruauté, voire le truc carrément plombé. C’est bien d’avoir la possibilité d’un curseur. Et puis je trouve que c’est plus proche de la réalité : on peut complètement perdre foi en l’humanité, on a toutes les raisons pour ça, et en même temps on rigole bien à l’apéro, quoi, hein ! On n’a pas des métiers faciles, mais enfin ça va, on est vivant… Enfin tout ce genre de paradoxes… Il n’est pas question de se vautrer dans le glauque. Au contraire. L’art peut donner une certaine forme d’énergie.
A.B. : La chanson « Fragments », quant à elle, fonctionne comme un véritable tableau textuel et sonore : les arrangements quasi cinématographiques du trio Journal Intime donnent une sensation de large espace, les paroles constituent un équivalent littéraire à la peinture de paysage classique – car tu investis un grand site naturel de ton paysage mental… Autrefois tu as travaillé comme calligraphe, mais es-tu aussi sensible à la « grande » peinture ?
É.L : Quand je vais dans des expositions, je prends des vraies claques ! Je suis complètement poreux à la peinture, même si je n’en vois pas assez. En fait je suis poreux à tout ce qui est image… Si tu décris cette chanson comme un tableau, c’est vrai, et en même temps c’est sous-tendu par une seule émotion que je n’explicite pas. Ça décrit réellement un état à un certain moment. Le cadre de cette émotion forte était un paysage très imposant, et la musique qui va avec fait le lien entre ces éléments… J’ai eu ce même genre d’émotion avec certaines des dernières chansons qu’on a écrites : ça peut partir d’une phrase notée sur un bout de papier retrouvé et que je vais développer ; eh bien une fois que la chanson est terminée je retrouve l’intention de la première phrase, et là je me dis « oh, pas d’erreur. » [rires] C’est à vérifier, je n’en sais rien, mais quand tu le ressens, ça veut dire qu’il y a des chances que tu sois un tantinet dans le vrai. Et « Fragments » c’est ça, une vraie adéquation.
« Fragments » (Éric Lareine & Leurs Enfants, 2010)
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A.B. : Dans ton univers textuel, on remarque immédiatement une poétique de l’objet très singulière : les mentions de formes, de matières, d’outils, de vêtements, de minéraux et autres sont omniprésentes, spécialement sur le dernier album. Les titres des chansons eux-mêmes sont éloquents : « La Carrure », « La Soupape », « La Forme », « La Graine »… Cette poétique de l’hyper-concret ouvre malgré tout la porte à l’abstraction : les deux pieds bien sur terre, environné de choses très tangibles, tu parviens à élaborer un vrai flou artistique et je trouve ça remarquable car peu fréquent.
É.L : Je suis en train d’y arriver. [rires] Pour la lisibilité, la simplicité, pour que les mots ne soient pas plus compliqués que ce qu’ils disent… C’est en cherchant autant que possible la précision que j’arrive à des objets qu’on peut presque prendre dans la main. Et en même temps, si tu juxtaposes deux mots qui décrivent chacun un objet très précis mais qui n’ont pas l’habitude d’être ensemble, normalement ça doit faire un choc. Le choc est d’autant plus intéressant que les deux objets sont bruts, peut-être…
A.B. : Probablement que cela vient aussi de ton expérience manuelle, en tant qu’ancien artisan…
É.L : Oui, ça aide quand même… C’est pour ça que je suis très content de ne pas avoir commencé à écrire des chansons à dix-sept ans. Parce que j’ai eu tout un tas d’expériences de boulots manuels, extrêmement concrets et très proches d’une vaste part de mes contemporains. Il y en a pas mal qui bossent comme ça… L’état de fatigue après une journée de boulot sur un chantier : t’es bon à rien qu’à aller te coucher, et encore, t’arrives pas forcément à bouffer… Non mais on croit rêver, quoi ! Arriver à l’épuisement pour gagner un salaire ! C’est dingue ! [rires] Quand tu l’as fait pour de vrai, tu le sens physiquement. C’est le genre de fatigue que tu n’oublies pas. Bon, il y a aussi une plénitude musculaire : à une époque j’étais bâti, et j’étais bien obligé… dans le bâtiment. Et c’était vraiment agréable de se sentir très très fort.
A.B. :
Voilà plus ou moins ce que tu racontes dans « La Forme », ta chanson la plus clairement autobiographique, qui d’ailleurs ouvre tes concerts avec Leurs Enfants…
É.L : Oui, et même si je n’ai pas de souvenir précis, c’est peut-être la première que j’ai écrite sur cet album-là. La première du « retour de la vengeance » ! [rires] Au début, je disais qu’on n’allait pas la mettre en introduction des concerts, que ça abusait… Et puis en fait, non, c’est exactement ça : une arrivée à la James Brown [rires]. On ne va pas se gêner !
A.B. : Le thème de la route te tient également à cœur, je crois. La route, le transport, le déménagement…
É.L : Le voyage, c’est un truc inscrit depuis mon enfance. J’ai l’impression, même si ce n’est sûrement pas vrai, d’avoir passé beaucoup de temps dans la bagnole avec mes frangins, à tout déménager sans arrêt… Oh là là… Et puis une espèce de mélancolie… Alors ma place c’était par terre, sur les draps, pendant qu’un de mes frères dormait dans la plage arrière et l’autre sur la banquette. Comme ça j’avais la tête en l’air et je regardais le paysage défiler à toute berzingue : ça me soûlait complètement… Des espèces de rêveries de départ un peu moroses, c’est dingue… Tout part de là.
A.B. : La route est, en plus, typiquement liée à l’imaginaire américain, imaginaire que tu sembles t’être approprié. D’ailleurs, parmi tes nouveaux morceaux figure ce « Jeune Garçon Assassiné » que tu as évoqué tout à l’heure, adaptation d’un poème de Patti Smith.
É.L : C’est même carrément une traduction… Je suis tombé sur ce texte en me promenant sur le net, et ça m’a donné un coup au plexus. Elle l’a dédié à Sam Shepard, son amant, et ça parle d’un mauvais garçon, avec des bagnoles en flammes, des décharges et tout ça. [rires] Enfin c’est tout un trip, quoi. Et c’est une chanson tout à fait dramatique, épique… L’année dernière j’ai su que j’allais participer à un festival où était conviée Patti Smith, et je me suis débrouillé pour la rencontrer. On faisait notre balance sur une petite place et elle est arrivée à ce moment-là pour une interview ; je savais qu’après la balance et son interview je pourrais lui parler deux minutes. Elle est arrivée et il y a eu une sorte de grand silence frisé : on rencontre de temps en temps des gens comme ça, qui produisent une espèce de grande onde passant à l’horizontale, et tout le monde se tait. C’est incroyable ! La présence, quoi, vraiment ! C’est insensé… Après son interview j’ai eu le droit de lui parler, très vite, et j’avais apporté mon dossier. Je lui ai dit : « Voilà, Patti Smith, j’ai traduit un de vos poèmes et je voudrais pouvoir le chanter avec mes camarades. Est-ce que c’est possible ? » Elle a pris le dossier et regardé le titre en anglais, elle me l’a rendu et m’a mis la main sur l’épaule en disant : « Go ahead ! Go ahead ! » Et elle est partie. [grands rires] Donc, si tu veux, je me dis que j’ai l’autorisation de Patti Smith, même un encouragement ! Il se trouve que Pascal en a fait la musique et c’est beau à tomber : c’est vraiment une épopée.
A.B. :
Avec Patti Smith on est en plein cœur de la mythologie du rock, et dans le même registre tu as proposé, en duo avec Pascal Maupeu, des lectures musicales de textes du rock-critic Nick Cohn.
É.L : Oui, tout ça est contagieux… Accompagné par Pascal, je lis des extraits du bouquin intitulé Awopbopaloobop alopbamboom. [rires] Nick Cohn est vraisemblablement le premier chroniqueur du rock : il a commencé à dix-sept ans, vers 1963 ou un truc comme ça, et il chronique tout jusqu’en 1968. C’est de la critique qui balance : quand il n’aime pas, il est mauvais ! C’est très bien écrit, ça décrit des ambiances, c’est vraiment du reportage, du journalisme gonzo… On a eu l’occasion de le lire en sa présence, et ça a été un grand grand moment : il a commencé à lire le début du bouquin en anglais, et après on a enchaîné avec la traduction, la musique… C’était formidable, il était ravi, super content ! Et nous trop fiers… Voilà, c’est vraiment le mythe de la super-pop : il est fan des Who, des Rolling Stones ; il dit que les Beatles ont tué le rock…[rires] Et puis il parle de P.J. Proby dont je n’avais jamais entendu parler, de Billy Fury que je ne connaissais pas non plus… Alors maintenant on joue une chanson de Billy Fury qui s’appelle « Wondrous Place » : c’est, ah ! le pied à jouer, ça passe tout seul, c’est une vraie chanson rock, incroyable… Récemment on a fait cette lecture-là au cœur d’un festival consacré au rock, à Chambéry, et ça a eu un effet terrible alors qu’on n’était que tous les deux, sans que ce soit un grand concert, juste une lecture : il y a eu la catharsis rock, quoi. C’était génial ! [rires]
A.B. : Tu as également adapté « Tower of song » de Leonard Cohen, qui apparaît sur J’Exagère et souvent sur scène. Cette chanson, complexe de même que toutes les œuvres du poète canadien, se présente comme une allégorie de la figure du chanteur. Pour quelle raison la reprends-tu ?
É.L : C’est pour m’entraîner à devenir un vieux chanteur. [rires] Il y a quand même un côté « bilan » là-dedans. Ce qui est super, c’est les tonnes d’autodérision : oh le pauvre crooner, quoi… Dans la version de Cohen, j’adore le chorus de clavier au milieu : c’est à pleurer, à la limite du ridicule, et c’est formidable ! Et quand il parle de sa « golden voice », il descend dans les graves, ça te fait froid dans le dos !
A.B. : D’autant qu’on a accusé Cohen, surtout à ses débuts, de ne pas savoir chanter…
É.L :
Alors là, bien sûr que non : il chante comme un dieu… Cohen c’est terrible. Disons que ça pourrait être un but dans la vie de devenir Leonard Cohen, je trouve : ça doit être pas mal comme boulot. [rires] J’avais vu le documentaire où il est filmé dans son ashram, et c’est à mourir de rire de le voir en pyjama, en train de philosopher et de s’occuper de son maître. C’est magnifique, quoi. Et on y retrouve le même humour, la même autodérision tout le temps… L’autodérision c’est exactement le contrepoison à l’amertume, c’est le seul médicament contre les aigreurs.
« Chance aux chansons (Tower of song) » (J’Exagère, 1996)
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A.B. : La sérénité est-elle vraiment l’alliée de l’artiste ? La création peut-elle s’en nourrir ?
É.L : Oui, là ça m’arrange vraiment d’être plus serein. La période d’arrachage et de souffrance a été absolument magnifique, mais je n’ai pas l’intention d’y retourner, vraiment pas. Parce que je ne rigole pas avec ça. La souffrance, c’est de la vraie souffrance, pas du romantisme. Non merci ! [rires] Heureusement, aujourd’hui j’ai une autre disposition d’esprit qui fait que je ne suis pas à vif. Dessous ça continue à l’être, mais tout ça a cicatrisé. Et c’est vraiment bien. Ça va toujours dans le même sens où je veux tout voir, aller jusqu’au bout et continuer à écrire, car la vie est censée être intéressante jusqu’au bout, non ? [rires] Parce que si ça ne l’est pas, alors là… Mais à mon avis ça va l’être.
A.B : Tu continues à aider de jeunes artistes, à les « coacher » au sein de l’école Music’Halle, mais est-ce que cela contribue à prolonger ton propre geste créateur ?
É.L : Non, pas franchement. J’essaie juste de les contaminer avec mes exigences : par exemple, si tu n’as rien à dire, n’y va pas. Je leur explique qu’il y a un enjeu à monter sur scène, à pratiquer cet art-là, et qu’il faut avoir quelque chose à raconter. L’authenticité est importante : car tu vas faire semblant ? mentir jusqu’à quand ? Ça ne sera pas intéressant… Il faut aussi travailler sur les défauts car c’est la base du truc, et il faut que ça ressemble à rien d’autre… Voilà, j’essaie de les orienter par-là. Mon but c’est de leur faire toucher physiquement où ils sont, qui ils sont, au moins un petit moment, pour qu’ils puissent le découvrir et s’y référer. En fait c’est là où je peux les guider un peu. Ça ne marche pas à tous les coups mais ça leur fait de l’effet. Et ça m’intéresse de transmettre, ça fait partie de ma tâche…
A.B. :
On peut affirmer que tu as été plutôt malmené par l’industrie du disque, mais tu as fini par signer avec Le Chant du Monde qui avait refusé ton album de 1998, tu rodes sur scène de nouveaux titres et prépares un prochain disque avec Leurs Enfants… Tu as de jolies perspectives devant toi mais quelles sont exactement tes attentes ?
É.L : Ce serait de trouver une structure, des appuis permettant de diffuser ma musique un peu plus et de faire en sorte, quand je passe un contrat avec une salle, qu’il y ait de grandes chances qu’elle soit pleine. Et pour ça, il faut une puissance de communication. Mon but n’est vraiment pas d’être un artiste maudit. [rires] Tant que j’aurai cette impression de donner un poil de vitalité et d’allant aux gens qui viennent m’écouter, je me dirai : « Venez plus nombreux. » Car il y aura cet effet de boomerang et ce sera de plus en plus chaud. J’aimerais bien que ce soit le cas. Donc il faut que je puisse bosser avec une structure me donnant l’entrée dans les radios et les médias plus massifs. Mais le but n’est pas de faire le Zénith : juste de continuer à bosser, donc il faut que j’arrive à un équilibre économique et je n’y suis pas encore. Tout d’un coup je m’aperçois qu’il faut que les gens soient au courant pour qu’ils s’intéressent à ce que je fais ! Il serait peut-être temps que je m’en occupe… [rires]
A.B. : Je sais que la notion de « deuxième chance » te tient à cœur, et tout ton parcours prouve que tu y crois…
É.L : Oui, j’y crois absolument et je l’ai vérifiée. Je suis déjà monté jusqu’à trois-quatre chances ! [rires] C’est possible, par exemple, de changer de vie du jour au lendemain. Il suffit de se mettre ça dans la tête : « Clac, demain je ne vais pas être le même ! » Je l’ai déjà essayé et ça marche. Du coup ça te donne l’impression que tu as la permission de réessayer. Ce n’est pas parce que tu te casses la gueule qu’il faut rester par terre, même si c’est un lieu commun. L’important c’est la notion de rebond, quelque chose de très énergique et d’assez joyeux. La deuxième chance, c’est joyeux ! Et tu t’appliques : tu fais d’autres conneries mais pas les mêmes. Il est question de progrès : dans le laps de temps qui t’est imparti, tu es quand même censé en faire. [rires] Sinon franchement je n’en vois pas l’intérêt, à part la prolongation de l’espèce, bon d’accord, mais si ça pouvait être un peu plus gratifiant que ça… La deuxième chance, c’est magnifique : c’est la rédemption, encore un thème très rock. Un peu d’optimisme, quoi !
propos recueillis à Toulouse le 14 mai 2011
Un très grand merci à Fred Gastard, Matthieu Cardon, Alaric Perrolier… et évidemment Éric Lareine et sa petite famille (Elisabeth, Adèle, Edith).
Les photos live d’Éric Lareine et Leurs Enfants sont l’œuvre de Rémi Angeli et ont été prises le 3 septembre 2011 au Petit Faucheux de Tours.
En attendant de (re)trouver Éric Lareine sur scène ou sur disque, vous pouvez naviguer sur son MySpace et écouter certains morceaux de son album avec Leurs Enfants…


