À table avec Jean-Louis Costes

"Je m'en fous des styles"

Non, rien à voir avec l’hôtellerie, les cafés et restos lounge, quoique l’homonymie soit parfaite. Ce Costes-là, bien plus viscéral, se situe même aux antipodes. « Christophe Colomb du cul et de la merde », peut-être, mais pas seulement : Costes le corps nu contorsionné, Costes le hurleur blessé, Costes le sanibroyeur de tabous, Costes le « chansonnier hors normes », Costes le « héros solitaire », Costes le « fou qui est en nous », Costes le forcené, le tragique, l’amoureux, le désespéré, l’intolérable, l’empêcheur de baiser en rond, Costes le performeur, l’acteur, le réalisateur, l’écrivain, le dessinateur, le peintre, Costes le musicien brut… Il sera bien temps de revenir sur l’œuvre de cet artiste qui, même s’il continuera fatalement à provoquer le rejet, l’écœurement ou le rire méprisant d’une majorité, n’est pas devenu la plus marquante figure de l’underground français par hasard. Et même davantage : pour certains, un intime compagnon de vie, un intarissable pourvoyeur d’émotions trop perturbantes pour ne pas être réelles… En attendant d’y revenir, donc, l’envie nous démangeait de lui proposer une session d’écoute chez lui, au bord du canal de Saint-Denis. Afin de nous confronter, dans la verve et l’anti-langue de bois, dans l’emportement aussi, aux goûts et dégoûts du Jean-Louis mélomane.


Deep Purple, « Child in time » (1970)

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.

Costes, extrait de la BD "Le Prince du cœur" (2010)

Jean-Louis Costes : [intro du morceau] Déjà, je n’aime pas les chanteurs blancs qui chantent façon black. Ça me fait penser à Tom Jones, tu vois. C’est vachement propret quoi, c’est marrant qu’on puisse se faire avoir par des trucs aussi téléguidés… Ça sonne un peu jazz-rock si on veut. En tout cas ce n’est pas ce genre de trucs que j’écoutais… C’est Deep Purple, ah ouais ? D’accord. C’est marrant parce que je n’écoutais que ça, putain laisse tomber. [la tension monte, Ian Gillan crie] Je ne reconnaissais pas le début. J’aime mieux la voix ici. Ces mecs n’ont pas créé leur style à partir de rien : derrière ils avaient un bagage vachement haut, par exemple l’organiste, à base de jazz, de soul, c’est ça qui est dingue. On croit que le hard rock n’a rien à voir avec la musique de Noirs, mais là quand tu écoutes le début du morceau tu vois très bien le lien. [solo de guitare] Là j’aurais reconnu tout de suite, ça aurait été moins drôle. Le mec à la guitare est super. C’est marrant parce qu’aujourd’hui on joue les mêmes choses à la guitare, c’est juste la distance qui fait la différence. Je suis sûr que maintenant tu entends les mêmes notes, mais avec un son hyper saturé, les mêmes envolées lyriques, des gammes aussi mélodiques… [passage rapide et agressif] Mais moi je suis sensible uniquement quand c’est violent, voilà, uniquement ça. Si je prenais un disque, je mettais la lecture là, j’enlevais tout ce qui vient avant et je n’écoutais que ça : les moments barrés, ou alors que le riff de départ, je n’écoutais rien d’autre de la chanson ou du disque, que les passages déchaînés, où ça devenait du bruit, quelque chose de différent ; que les parties qui me plaisaient quoi, et ce qui me plaisait c’était ça. Et ça me plaît toujours. Les mecs qui me diront que c’est ringard, je les emmerde ! J’ai toujours trouvé ça super bon, tu n’as qu’à regarder comment le mec joue, il est à fond dans son instrument, rien à dire… On sent une extase, il ne fait pas tous les jours un solo comme ça, il est vraiment barré dans son truc, en plus ça monte tout le temps. J’aime vachement ce style et les solos de guitare, bien que j’aime aussi les trucs des années 80, les guitares simplifiées, très cubiques, posées. Il n’y a que la gratte qui sorte ce type de son. Ce qui m’intéresse là-dedans, c’est vraiment le guitariste, et le batteur aussi. Voilà… Mais à ce moment-là il y avait d’autres groupes dans le genre, des pires, comme Mountain, 2-3 albums de Jeff Beck… C’était du lourd… Deep Purple est musicalement révolutionnaire quand tu y penses ; pas au début mais un peu plus tard, comme Led Zeppelin. Le premier Led Zeppelin, c’est en 1969, à la même période, c’est ça ? Ah cet album-là !… Non mais c’est dingue, ils ont tout créé, les mecs ont tout fait. C’est énorme, comment ont-ils pu sortir ça ? Ils ont un gros bagage technique derrière, ce sont de vrais instrumentistes, pas des mecs qui se construisent avec leur style. Quand ils jouent trois notes, ils pourraient en faire bien plus. Ils ont eu eux-mêmes l’idée de se simplifier. Mais comment ça a pu leur passer par la tête de créer un style comme ça ? Leurs morceaux ont un côté épique, ce sont des films, des grandes fresques, et c’est ça qui est bien… Bon maintenant ça va, tu vois, parce qu’au bout d’un moment ça s’affaisse.

Costes, « J’en suis resté à Deep Purple » (Les Fées, les Culs, les Tourments, 2008)

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.


Screamin’ Jay Hawkins, « Constipation Blues » (1969)

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.

"Histoire d'os 5", dessin par Anne Van der Linden (2009)

J.L.C. : Je ne connais pas ce morceau-là depuis longtemps, quelqu’un me l’a envoyé par internet et m’a dit que j’allais être fan. De toute façon tout ce qui est blues, vieux blues… Même dans la rue tu peux tomber sur un mec qui fait du blues. Qu’est-ce que j’ai vu comme putain de concert à Paris ?… Oui, BB King. Oh putain, laisse tomber ! Surtout au moment où le mec arrêtait l’orchestre et jouait juste la gratte : que du blues, les riffs, tout, toutes les bases quoi. A côté les Stones ce sont des machines à taxer, et ce n’est pas bien pour les droits d’auteurs vis-à-vis de certains mecs. Ils ont été influencés par ce style et c’est dommage de ne pas connaître autant les autres. Enfin je suis content d’avoir vu ça, même si sur l’ensemble du concert ça peut devenir casse-couilles. Quand tout l’orchestre joue, ça dilue car tous les musiciens ne sont pas aussi barrés que le boss. C’est pareil avec Michael Jackson. Ce sont des musiciens de studio, c’est un peu plat quand même, mais lui, le leader, il n’est pas plat. Il ne s’y met pas tout le concert mais s’il a décidé que pendant cinq minutes il allait faire une démonstration, c’est bon, tu ne parles plus, tu ne vas pas dire « j’aime » ou « j’aime pas » ; le mec est là, point. Tu vois, c’est ça que j’aime dans la musique, qu’il y ait une vraie personnalité. Le blues n’est basé que sur ça, la technique mais surtout ce que le mec dit, comme ici la peine, la communication d’un sentiment… Pour Screamin’ Jay Hawkins j’ai un a-priori favorable. Ça paraît plus daté que Deep Purple, mais c’est plus cohérent car Deep Purple est un patchwork… On m’a envoyé ce morceau pour les bruits. Mais le côté un peu humoristique n’est pas ce que je préfère en musique. Je préfère quand c’est plus dramatique. La constipation ? Il y a plein de sujets comme ça que personne ne traite alors que c’est un souci quotidien, enfin quotidien pour certains, un vrai souci, il y a de quoi faire ; un vrai sujet, c’est évident… Ce mec est sans doute une personnalité à part. Non, je ne connaissais pas, il ne faisait pas partie des grosses stars que tout le monde devait avoir. Moi je n’achetais que les disques obligatoires, les bons disques qu’il fallait posséder, sinon je passais pour un con ; et ça ce n’était pas dans la liste, sinon je l’aurais connu, forcément. On n’écoutait que des trucs n°1 en Angleterre, en gros. Et là, musicalement ce n’est pas plus frappant qu’un autre morceau, en plus on ne comprend pas la langue donc ça nous a forcément un peu échappé… « Constipation Blues », Zappa devait connaître. Il est très proche de ça, il pourrait très bien mettre des bruits sur du blues banal. Il joue des musiques bizarres mais aussi parfois du blues, il peut le faire sur tous les styles. J’aime bien ce que fait Zappa.


Daniel Johnston, « Walking the cow » (1983)

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.

J.L.C. : Voilà ce qui me touche le plus parmi les trois morceaux. Ça m’intéresse car ça pourrait être une source directe d’inspiration ; vu comment c’est fait, c’est facile. Pourtant c’est bien. C’est Daniel Johnston ça ? Je ne reconnais pas sa voix là-dessus… La première fois que je suis allé aux Etats-Unis, ça devait être en 1988, les gens écoutaient ça chez eux sur des cassettes, dans certains milieux, dans les quartiers où il y avait tous les musiciens et les clubs, comme à Brooklyn maintenant : c’était underground et ça l’est toujours. Pour moi, chez ce mec-là tout est bon. Ça fait vingt ans qu’il est une référence pour toutes ces phases de musiques d’une modestie extrême, de musiques d’avachis, par exemple des artistes comme Smog ou d’autres… Est-ce que beaucoup de ces mecs sont devenus gros ? Sûrement. Avec ça tu peux faire des tubes, il suffit de les produire. C’est évident, ça a d’ailleurs été fait. Lui n’a jamais eu un succès même éphémère, mais il a tout de suite été respecté. S’il avait été une mignonne nana de dix-huit ans, ils l’auraient pris et ils auraient fait 2-3 tubes. Des tubes underground, mais l’underground là-bas représente quand même des dizaines de milliers de personnes… Moi j’y crois qu’il a des problèmes mentaux. Les gens là-bas le connaissent mieux car ils peuvent organiser un concert avec lui, essayer en tout cas, même si ça n’a pas l’air évident. Mais il est venu quand même jouer en France… Au piano il est bon, je l’ai entendu faire les Beatles… J’ai toujours aimé à fond ce mec-là de toute façon. C’est ce que je préfère des trois ; il est aussi bon que les deux autres mais chez lui il y a un truc en plus, je respecte carrément, c’est bon !… Ce n’est pas obligatoire de créer à la maison, mais quand tu as 40 000 personnes qui commencent à travailler sur un truc, ça baisse tout : ça monte le son, soi-disant, mais ça baisse beaucoup de choses parce que tout le monde n’est pas Daniel Johnston ; les mecs vont bouger les boutons, faire ci, faire ça, tu vois… Alors que là… Il a dû enregistrer par lui-même. Il y a une cohérence, c’est bien enregistré, rien à dire, on entend bien le Casio, on entend tout et ce n’est pas si évident. Il fallait savoir où placer le micro, et c’est ce qu’il fait à 100%. Tu sais, quand tu mets un micro dans telle position sur la table, si tu joues là, que ça va marcher à tous les coups. D’ailleurs ça se faisait comme ça avant-guerre, avec un seul micro, c’est évident, peut-être même jusqu’aux Beatles. On savait positionner un micro, on utilisait des techniques comme ça, soi-disant homemade. Homemade, ça ne veut rien dire ce truc-là… Non, c’est bon, tout est bon chez Johnston. Et puis ce n’est pas humoristique ni grandiloquent. Je n’ai pas compris ce qu’il dit mais on sent tout de suite avec la voix que c’est beau, que c’est sérieux, humain. Voilà : un mec qui trippe, qui aime la musique et qui se fait une belle chanson, c’est super, j’adore, je suis fan. Il a dû m’influencer aussi…


NTM, « La Fièvre » (1995)

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.

J.L.C. : Pour moi c’est téléguidé. Le mec rappe bien mais c’est trop écrit, j’entends le dictionnaire de la langue. Je n’ai pas envie de me faire chier à tout écouter en détail pour comprendre de quoi il parle, c’est trop compliqué. Il y a trop de mots, attends ! En plus la fille avec qui je voulais sortir sortait avec Kool Shen à cette époque. Voilà pourquoi j’ai réalisé NTMFN. Je me souviens qu’en voiture elle écoutait « La Fièvre », le tube du moment, et moi je pétais l’autoradio, carrément… En rap j’aime quand ça décalque la tête, et là ça ne sera jamais le cas. Je suis totalement fan de certains morceaux de Geto Boys par exemple, et de groupes que maintenant on ne connaît plus. Le jour où j’arriverai à produire des morceaux aussi violents que ça…! Les rythmiques sont tellement violentes, les paroles intranscriptibles : le rap hardcore américain ne passait jamais à la radio, jamais, c’était interdit, mais ça se vendait par millions, c’est complètement dingue ! C’est pire que vulgaire, des trucs de tueurs avec des paroles malades, des sons incroyables… Pour moi c’est une influence majeure. Et donc c’est une influence majeure pour NTM aussi car on est un peu dans la même position de colonisés culturels. Mais ils ne peuvent pas être au niveau du mec à moitié barjot ; parce que les rappeurs américains c’est ça, des gars dans des piaules qui te font « pof cling paf… fuck you bitch bitch fuck fuck » pendant deux heures ! Et en même temps, ils ont un savoir-faire. Ils font exprès de réaliser un truc archi-basique. C’est évident qu’ils ont une énorme pratique. Ils organisent des concerts devant des foules avec zéro promo ! Que du bouche-à-oreille. NTM a écouté cette musique-là et en fait une version française édulcorée pour que ça puisse passer quand même. Mais il n’y a pas la fièvre là-dedans, dans le titre oui, mais ils ne sont pas en furie, tu vois ce que je veux dire : c’est bien écrit, travaillé, ce n’est pas pareil. Tout simplement parce qu’ils ne le peuvent pas et c’est normal. Chaque groupe de rap a un style qui n’est pas celui des autres. Il ne s’agit pas des mêmes samples, ou alors parfois il n’y a qu’une boîte à rythmes, aucun mix. Pour d’autres c’est archi-mixé, par exemple certains raps avec des sons de sirènes dans tous les sens, une énorme production,  et c’est franchement excellent aussi… Mais avec ce morceau de NTM ce n’est pas ça : tu l’écoutes au casque et tu n’es pas explosé par les sons qu’il y a derrière. Tu entends le « poum poum poum poum » typique des DJs, c’est parti j’envoie, et voilà le refrain…

Vers 1989-90, quand NTM a commencé, je suis allé voir des groupes français à la MJC de Saint-Denis. Ils étaient tous habillés pareil, enfin c’était mignon quoi… Je me souviens du premier festival de rap à Saint-Denis, sans doute même le premier en France, les gens venaient de Paris, c’était blindé de monde. Les mecs du cours de boxe thaï auquel j’allais, et qui n’étaient pas vraiment des voyous, ont voulu rentrer en force mais avec une certaine complicité des videurs ne souhaitant pas se fritter avec eux. J’étais là aussi, et on est entré dans la salle par le backstage puis sur le côté de la scène. A cet instant NTM jouait, je ne les connaissais pas, ou peut-être juste de nom. Et là, un des mecs est monté sur scène, a commencé à parler dans le micro, mais sans aucune violence. Les NTM ont flippé, et ils se sont barrés ! Après, plus personne sur scène, même si un rappeur américain ayant joué juste avant, je crois, est venu pour essayer de gérer la situation. Désormais les gens se battaient à l’intérieur, à coups de bancs, les Noirs tapaient les Arabes, et j’ai même vu un mec qui passait dans la rue sans être au courant de ce qui se passait, à qui on a éclaté la tête avec une bouteille. Tout ça, à peine arrivé à Saint-Denis… Les NTM avaient embarqué leurs platines vers les bagnoles : ils avaient flippé, pété un câble, et je pense que s’ils avaient joué il n’y aurait pas eu de bagarre. Les gens voulaient juste entendre les groupes, mais d’un coup il n’y avait plus de concert donc ils s’étaient énervés. Personne n’avait agressé NTM. Moi franchement, je suis un flippé parano et j’étais là avec les gens en question, dont ce n’était pas du tout l’intention de se battre au début. Alors après les NTM jouent les gros durs… La réalité est que ça a tout cassé, tout dévasté : il n’y a pas eu de concert de rap à Saint-Denis pendant au moins cinq ans… Ce ne sont pas du tout des bad boys ! Peut-être que Joey Starr est plus impulsif, il a déjà eu des problèmes, il s’énerve parfois, mais ce sont des musiciens très sérieux, pas des mecs qui traînassent. Kool Shen est un type qui bosse toute la journée, dur dur dur, tout le temps, et je suis quand même un peu renseigné… Même si tu n’en entends pas beaucoup parler maintenant, il bosse, fait de la prod. En plus il n’aime pas déléguer, il est très sérieux, sans humour ; s’il fait réaliser un T-shirt, il va aller en Thaïlande en voir la couleur et le grain, parce qu’il s’occupe de tout, il vérifie tout de A à Z. Ce ne sont pas des petits loubards de banlieue…

Non, Kool Shen ne m’a pas fait chier, c’est moi qui ai créé le disque NTMFN pour le faire chier. Ses fans croient qu’il est le sauveur de l’humanité, croient à son rôle social. Parce qu’ils écoutent bien les paroles, des paroles qu’on n’avait pas entendues avant car les chanteurs de variété française ne seront jamais foutus d’évoquer cette réalité-là ; souvent il n’y a rien dans la chanson française, c’est tout faux. L’important dans NTM, c’est d’avoir traité de sujets touchant vachement les jeunes de banlieue, et c’est normal puisqu’ils s’y reconnaissent. Mais moi ça ne me fait rien, je ne vis pas dans le faux ghetto de Saint-Denis, qui est encore autre chose que le ghetto américain ; je n’ai pas ce besoin-là, j’ai d’autre références en musique. Ce qui me touche dans le rap, je ne l’ai pas trouvé dans NTM. Le problème c’est qu’en France, soi-disant, tu as NTM ou rien. Mais à l’époque j’ai vu des trucs vraiment fous à la MJC de Saint-Denis, vraiment plus barrés ! Notamment un rap avec un fond de musique arabe, avec une nana, on ne savait même pas comment ça tenait debout, alors que NTM c’est du bon flow tout stéréotypé. C’était totalement autre chose, dommage qu’ils n’aient pas percé. Complètement expérimental… Et j’ai surtout flashé sur les démonstrations de danse, le breakdance : ça c’est franchement génial, en plus tu vois les mecs de près. Bref j’allais à tous les concerts, mais j’ai arrêté après NTMFN car les gars me menaçaient à la MJC depuis internet…

Le vrai problème, c’est que ces mecs devraient parler d’autre chose. Ils ont une vie super ! Ce n’est pas critiquable de gagner de l’argent. Ils sont très jeunes, ils ont à peine commencé la musique, ils n’ont pas ramé à faire quarante ans de rap avant (de toute façon ça n’existait pas). Donc ça s’est passé vite, ils ont connu une grosse réussite sociale, ont été acceptés, adulés : faut arrêter ! Ce ne sont pas des victimes de la société, bien au contraire, mais un exemple de succès ! Je ne comprends pas. Peut-être que dans leurs paroles ils parlent pour les autres, pour leurs potes, mais eux prouvent au contraire que tu peux faire quelque chose dans la vie. Le mec a vingt-cinq ans, il a sorti un beau disque avec des belles chansons, ça passe partout, c’est génial pour lui ! Cela me toucherait plus si par exemple le mec disait que maintenant, comme par hasard, il peut se faire plus de meufs, bref toute la réalité d’un gars qui d’un coup gagne plein d’argent alors qu’avant on se foutait de sa gueule parce qu’il faisait de la merde dans sa piaule. Car souvent les rappeurs passaient pour des gros cons, au début, à faire des samples à deux balles sur des disques de James Brown… A la base ça paraît minable, pas crédible, et si tu ne réussis pas dans la vie t’es un con. Or le mec a réussi et il parle comme s’il était le dernier des derniers, que c’était foutu pour tout le monde ! Il est clair que tout le monde ne connaîtra pas ça, mais lui aime la musique, il est professionnel, il a donc touché le jackpot ! Franchement, j’aimerais bien être à sa place.

Costes, « La Fièvre dans ton cu » (NTMFN, 1996)

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.


Léo Ferré, « Night and Day » (live, 1973)

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.

J.L.C. : Pour moi Léo Ferré c’est zéro, je te le dis tout de suite. A côté je donne une médaille d’or à Kool Shen. C’est dingue, plein de gens sont fans de lui. Je n’ai pas envie d’écouter ce qu’il dit, je ne comprends rien à son vocabulaire. C’est trop difficile, attends ! Pire que le rap. Tout le monde me dit : « T’es fou ou quoi ? Ça va te plaire ! » Mais rien à faire. En plus il prononce mal, c’est pas possible… On dirait du théâtre contemporain ; toutes les connasses sont là à piailler : « Oh il a dit « sperme » ! Oh il a dit « caca » ! Oh que c’est subversif ! » Alors qu’on se fait chier depuis quatre heures avec des [déclamant] : « Ô pâle, ô fleur, tulipe, ô viens, amour… mort qui vient… macabre… » Des trucs à la Brigitte Fontaine, en pire. C’est dommage car le pianiste [Paul Castanier, pianiste aveugle, NDLR] est super bon, génial, il est incroyable… C’est oiseux, tu vois ce que je veux dire ? Oh là là, vraiment je ne peux pas, c’est allergique. Oh putain le jazzouille, arrgghhh ! Ne me parlez plus de ça, aïe aïe aïe, ça fait mal, quelle misère… C’est dommage qu’un tel pianiste joue pour un connard comme ça… En plus, qu’est-ce que j’ai appris sur lui ? C’est tellement malhonnête… Je m’en fous qu’il y ait des gros mots. « Ton cancer a deux jours et tu as dix-huit ans », ça veut dire quoi ? Ce n’est pas un vrai cancer, c’est un cancer mental ? Tu vois, il faut tout traduire ! Ce n’est pas normal. Pour moi une chanson doit être cash, c’est un truc de base. J’ai compris que tu aimais Ferré, mais tant pis, je le casse, c’est drôle ! Là je crois que c’est le pire du lot. [grands rires à l’écoute de la suite du morceau] Je ne peux pas capter, je n’ai pas la patience pour, ce n’est pas assez efficace. C’est un truc qui sent la culture : j’arrive, c’est le jazz, c’est la gauche, c’est ci, c’est ça. Je m’en suis tapé des mecs comme lui dans des festivals, des Catherine Ribeiro et autres. Ribeiro fait peur, c’est une sorcière ! Oh là là, quelle connasse… Ferré est un cas. Dans le genre, il y a aussi Nougaro : allez que je te jazzouille dans tous les sens… En plus j’ai chez moi des partitions de Ferré : que des trucs à deux balles. Il n’a pas de bonnes mélodies. Par exemple « L’Âge d’or » qui doit être un de ses tubes : putain que c’est lourd !… Dans le morceau que tu me passes, je ne vois pas le rapport entre la mélodie et le texte. Clairement il n’y en a pas :  Ferré déclame ses poèmes, et puis c’est au mec au piano de se démerder derrière, de balancer ce qu’il veut.


Léo Ferré, « Ton style » (live, 1973)

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.

J.L.C. : Cette chanson me plaît mieux. Je ne connaissais pas ce style-là de Ferré. C’est bon ça, on ne peut pas dire le contraire. Ça me fait penser à Jacques Brel… Ce n’est pas une ballade normale mais plutôt proche de « Ne me quitte pas » où les phrases s’enchaînent de cette manière… « Ne me quitte pas », je l’ai aussi en partition, et ça, putain c’est bon : la musique est une connerie mais c’est hyper bien fait, bizarrement. J’aime bien ce style au piano, avec une note qui se déplace. Franchement j’aime bien Jacques Brel. J’ai vu une vidéo de lui sur scène, peut-être pendant trois minutes, et ça m’a suffi : maintenant tu peux me dire n’importe quoi, dès que je commence à aimer un truc, quand le mec me plaît et que j’aime sa manière d’aborder la musique, même si un morceau me plaît un peu moins, je me dis que je lui pardonnerai tout. Brel est tellement bon, pour moi c’est une icône. Et je m’intéresse en ce moment à d’autres chanteurs plus anciens, par exemple Fréhel, comme un taré ! Brel et Ferré sont les héritiers du vieux cabaret. Surtout Ferré. Brel est déjà plus dans la variété, dans des formats carrés. Ferré paraît plus lâché, plus prêt à faire n’importe quoi, comme les mecs d’avant-guerre : vas-y, une bouteille et c’est parti, il peut déclamer trois heures… Mais je préfère encore Moustaki, et de loin : au moins tu te souviens des paroles, ça tient en trois mots, c’est simple, c’est net. Et si c’est pour avoir des mecs de ce temps-là, alors je préfère Reggiani à Ferré. Mon père écoutait ça, moi je n’aimais pas vraiment, mais au moins c’est concis : « les loups ououou… », t’as compris tout de suite !… Les thèmes des paroles, ce n’est pas ça qui me fait accrocher : il faut qu’il y ait une symbiose complète entre la voix ce jour-là, la musique et la personnalité du mec. Dans mon cas, les versions changent en fonction des jours, la voix n’est pas tout à fait posée pareil à chaque fois, les paroles non plus. Daniel Johnston est tout seul chez lui, il ne sort pas, alors c’est sûr qu’il produit la bonne version. C’est plus difficile pour les autres : ils louent le studio, et s’ils loupent ils loupent… Bon, pour Ferré, c’est une allergie injuste, qu’est-ce que tu veux ? Ce n’est pas bien. Je n’ai pas une grosse culture musicale alors je reste sur des a-priori, finalement.

Costes, « Je te promets » (Sorcière, 1990)

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.


Han Bennink & Terrie Ex, « Tzwet and Tkalf » (2001)

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.

J.L.C. : Ah oui, je reconnais le batteur, il a déjà joué avec moi [sur un festival chapeauté par Noël Akchoté, NDLR]… Au début j’aime bien ce côté n’importe quoi, les musiciens se lâchent, mais ensuite nous on attend. Je suis sûr qu’à la fin du morceau c’est la même chose… Ça aussi c’est musicalement oiseux au bout d’un moment. Le mec a fait ça parce qu’il était payé, c’est tout, il faut s’en rendre compte : il arrive, il joue vite fait, il part ailleurs, il refait ça avec quelqu’un d’autre, il touche son fric, se barre… « Tiens, si on mettait un punk avec lui, ça va le relancer… » Ils préparent toujours des micmacs, là ils vont te le foutre avec un truc d’électro, puis avec ci, puis ça. C’est pathétique, franchement. Dans ce milieu-là ce sont des mercenaires du cachet. C’est dommage, on pourrait faire quelque chose de super avec des sons comme ça, ce style syncopé… J’aime bien ce genre de guitariste, Derek Bailey par exemple, et du coup là ça sonne assez rock… J’ai vachement écouté de free jazz, mais après ça m’a foutu une allergie. Au début je voulais jouer des choses expérimentales de ce type, avec des gens. Tu t’étonnes sur les sons et les machins, à moitié défoncé, mais au bout d’un moment ça va, on n’est pas niais, on a compris… La première fois que tu vois des musiques barrées comme ça, tu es peut-être impressionné, mais moi je me suis tapé tous les concerts à Dunois, des centaines, partout à Paris, dans toutes les petites salles : les mecs ne foutaient plus rien, ils finissaient par être en dépression totale, les Portal et compagnie. J’essayais de faire quelque chose dans la musique et j’ai vu comment ils se comportaient. C’est un milieu fermé qui a commencé à percer avec les subventions des socialistes : ils étaient justement là quand la gauche est arrivée au pouvoir, donc ça a été érigé en culture alors que c’était de la merde, je pense. Ils ont fait ça entre eux, ont squatté la place, ont créé une espèce de compagnie de musique avec cinq ou dix mecs sur la France, c’est un scandale. Tu crois que c’est free mais ils reçoivent les afflux d’argent depuis les années 80, ont leurs entrées au ministère et touchent les budgets. Il faudrait demander à Noël Akchoté, il connaît bien ce milieu-là, c’est lui qui me l’a expliqué. Ils ne répètent jamais, ils s’en foutent : ils viennent juste sur scène, ils se connaissent tous. « Et maintenant vas-y coco, viens jouer avec moi, viens pas jouer avec moi… Tiens, on va foutre Jacques Di Donato qui va taper avec Joëlle Léandre, et demain on va foutre machin… » Pour qu’un autre rentre là-dedans, surtout en étant guitariste, ce n’est pas gagné et ça va créer des conflits entre eux. Et si d’un coup tu sors du code, comme Akchoté qui a connu ces problèmes-là, si par exemple tu fais de la variété, « ah ça y est, t’as cassé toutes les règles ! » C’est free mais c’est devenu académique… Les mecs qui viennent du rock, comme le guitariste qu’on entend là avec Bennink, n’ont pas les tics du jazz, heureusement. Parce qu’en plus la plupart nous emmerdaient tout le temps avec Charlie Parker et des conneries comme ça ; si tu n’as pas joué du Charlie Parker, tu n’as déjà pas le droit de faire du free. Bon, on entend quand même des guitaristes de ce genre mais c’est plus tard, non ? 2001 ? Voilà, maintenant ils sont obligés de faire rentrer d’autres gens… Il n’y a personne dans ces concerts et ils s’en foutent complètement ! Ce qui compte, c’est les cachets venant des subventions, que les thunes restent entre eux : tu vois, c’est complètement tordu mentalement, même s’ils sont de très bons instrumentistes. C’est dommage et typique des musiques pourries par l’argent. Ils n’ont jamais amené de monde et pourtant vivent très bien, il y a un problème, ce n’est pas normal : un musicien qui n’attire personne n’a qu’à crever, c’est mon cas alors je n’accepte pas qu’ils ne vivent pas comme moi. Ils possèdent plein de maisons à la campagne alors qu’ils ne foutent rien ; c’est clair qu’ils ont bossé dur à dix-huit ans pour apprendre l’instrument, mais après, pfff… Ils arrivent sur scène et [imitant à la bouche une suite de notes sans queue ni tête]… non mais attends ! Je te fais ça toute la journée, rien qu’avec la bouche je pourrais arriver comme ça sur scène et te faire du free dans ce milieu-là, même fatigué, et tout serait bon : c’est immonde…

Cecil Taylor ? Je ne pense pas que tu puisses le comparer avec ça. Peut-être qu’il a joué avec Han Bennink, mais déjà Cecil Taylor c’est un style musical à lui seul, pas simplement des notes dans tous les sens, ce n’est pas vrai.  Des pianistes comme lui sont des univers. C’est sûr que des gens comme Cecil Taylor et Derek Bailey peuvent jouer dans ce milieu mais leur son est tellement spécifique, leur façon de jouer aussi ! Il existe un son Cecil Taylor, c’est lui qui l’a créé, c’est tout. Un truc de dingue, j’en suis vraiment fan. Du moins en solo ; s’il va taper le bœuf avec n’importe qui, je ne sais pas ce que ça donne, peut-être n’importe quoi… En tout cas je n’écoute jamais ce qui a été enregistré avec Bennink et moi…

Costes, « Voleurs de jazz » (Nègre Blanc, 1997)

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.


Brigitte Fontaine, « Le Musée des horreurs » (1997)

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.

Dessin d'Anne Van der Linden (2000)

J.L.C. : Les mecs qui ont joué Fontaine l’autre fois autour de Denis Charolles [La Campagnie des Musiques à Ouïr, ayant monté un spectacle hommage à Brigitte Fontaine en avril 2010, a invité d’autres artistes tels que Costes, NDLR] sont vraiment super, bien placés, excellents sur des morceaux un peu décalés comme ceux de Brigitte Fontaine. Mais il y avait l’autre, Jacques Di Donato, qui d’ailleurs a pourri un des titres que je chantais… J’aime bien cette chanson-là, pourtant j’avais des préjugés sur Brigitte Fontaine ; j’ai un peu changé d’avis. Je voyais ça comme de la musique pour fausse élite de merde, tu sais, le genre de truc que passe France Culture quand ils sont en grève : tu te tapes 24h/24 de chansons à textes, avec des pianos ou des guitares électriques toutes douces… Il y a certains morceaux que je n’ai pas voulu interpréter. J’ai accepté celui-là parce que ça passe : les images sont quand même parlantes, les phrases tapent bien, je les comprends toutes, j’y crois. Là les images sont inscrites dans ma tête : je vois tout de suite les démons ravissants et joufflus, les mourants…  C’est peut-être un film d’horreur et je ne dis pas que tous les jours je vois ça, mais dans mon imaginaire c’est tout à fait normal. Comme les fées : tu me dis « la fée », pour moi ce n’est pas du surréalisme, c’est simplement « la fée » ; j’imagine qu’elle a mangé une pomme, qu’un loup l’a bouffée… Je capte tout de suite, ça me paraît crédible, cet univers-là me parle vraiment, contrairement aux phrases de Ferré. Il a son univers fantastique à lui, avec son trip, ses phrases et sa poésie, alors ça me fait chier de réécouter encore et encore pour rentrer dans son univers et décoder tout ce bordel ; je n’ai pas la patience… Donc j’ai accepté ce morceau de Fontaine mais ce n’était pas le cas d’un autre, dans lequel je ne voulais vraiment pas être impliqué, j’ai oublié le titre… Je n’ai pas entendu les morceaux personnels d’Éric Lareine [chanteur très singulier invité sur le même spectacle, NDLR] mais on m’a dit que c’était très bon. Il avait de la présence, même si tu ne peux pas juger une personnalité sur des reprises. Je préférerais entendre ses trucs à lui… Fontaine, j’aime bien quand c’est cash. Je n’accroche pas quand c’est trop poétique. Mais parfois c’est très surprenant, très direct, et ça j’adore. Par contre, les orchestrations qu’il y a derrière, tout ça… « Allez, on va te refourguer un truc un peu mode… » : c’est dommage, franchement. Parfois tu sens que des artistes comme elle sont là où il faut être, dans le milieu ; ça sent un peu le truc branchouille. Mais moi je m’en fous des styles : elle pourrait faire du vieux truc démodé, ça me plairait peut-être plus.


Félix Mayol, « Viens poupoule » (version de 1932)

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.

J.L.C. : Quand j’ai repris ce morceau, je ne l’ai même pas écouté, j’ai seulement la partition… Le compositeur est allemand [Adolph Spahn, NDLR] ; les Français ont toujours été vite influencés par l’étranger alors que les Allemands ont mis plus de temps à évoluer. Donc j’adore cette musique car elle n’est pas encore sous influence de l’après-guerre, du jazz, de l’Amérique. Je ne suis vraiment pas anti-américain, mais tout cet aspect marche militaire, ce n’est pas la même rythmique et moi je préfère ça. Maintenant je ne cherche qu’à faire des trucs comme ça : quand je prends les boîtes à rythmes je déplace le temps, je mets la caisse claire sur le premier temps, sans ces syncopes que de toute façon je n’ai jamais réussi à faire. C’est vrai, le premier truc qu’on a dans la tête c’est ça, les bases folkloriques, un peu comme à la maternelle. On n’est pas des Blacks pour réussir toutes ces syncopes, attends, même si on a tendance à le vouloir… J’aime cette époque et ses grosses personnalités scéniques venant du cabaret. Tu as vu des mini-films de Mayol sur internet ? Non ? C’est l’équivalent du clip, sûrement diffusé au cinéma. En fait il est archi-pédé ce mec-là, et il mime tout dans la chanson. Un truc de malade. Il arrive sur une fausse scène, il fait tous les mouvements comme s’il était au cabaret, il salue, fait le rappel, part. Pas un geste qui ne soit pas chorégraphié, c’est totalement béton ; quand il dit un truc, il le fait ! Tout est calculé, même sa manière de faire les rappels, comme une danseuse de ballets classiques. Il est dans son délire, vraiment excellent, c’est génial. Et il ne force pas… Mais j’ai trouvé plein de personnalités différentes à cette période, et j’en aime beaucoup. Toute cette époque, entre 1900 et 1930, c’est un peu mon fantasme. Culturellement, et dans tous les domaines d’ailleurs, la France reste encore balèze. Elle domine. Maintenant il n’y a plus cette ébullition qu’il existait à Paris. Puis c’était une ville pas chère, les artistes venaient du monde entier et la liberté d’expression était démoniaque : il faut imaginer ce que les gens faisaient et disaient, rien à voir avec nous ! Aujourd’hui tout a été complètement bridé. Pourtant la loi est la même, mais depuis ils ont fait des modifications annexes. A l’époque, en mœurs Paris dépasse tout : la ville du cul et de tout le reste, c’est la réalité et c’est complètement inimaginable… Je possède un bouquin dans lequel un mec décrit Paris en s’en scandalisant, mais il se fait de l’argent en décrivant ce qui se passe. Lui est archi violent : il menace de mort le président de la République, texto. Il le déteste et veut le tuer, c’est marqué de long en large : des appels au meurtre dans un vrai livre, avec l’adresse de la maison d’édition à Paris, ce n’est pas un pamphlet clandestin. Et aucune loi ne l’empêche de le faire. La loi n’interdisait que la calomnie, mais là ce n’est pas le cas : il dit pourquoi il veut le tuer, lui reprochant les massacres de la guerre de 14, d’être « le boucher de Verdun ». Il dit au président en exercice que le peuple va l’avoir, le torturer, le pendre, l’égorger, le foutre à un croc de boucher et le vider de son sang. C’est la vraie liberté de la presse venue après Napoléon III, sauf calomnies. C’est dégueulasse de dire des mensonges sur quelqu’un, mais on peut très bien dire qu’on déteste quelqu’un parce qu’il a réellement fait quelque chose de mal. A l’américaine, très libre… Cette vie devait être géniale, tous les artistes venaient à Paris pour y habiter vraiment et pas pour faire du tourisme, ça devait être quelque chose. Et maintenant, c’est dur de s’en rendre compte.

Costes, « Le Temps de baiser » (Enculé en variété, 2008)

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.


Les Rallizes Denudés, « The Last One » (milieu 70s ?)

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.

J.L.C. : Je connais des artistes noise japonais, mais pas ça. C’est récent ? Dans les années 70, ah bon ??? Le son est énorme, il faut que j’écoute ça au casque. Ce genre de son dégradé est super intéressant, ces espaces sonores vachement grands, la batterie à quarante kilomètres… Ah ouais : mais le Velvet c’est de la merde à côté ! Là, voilà ! Quand j’entends ça, je sens les mecs beaucoup plus dans leur trip que Han Bennink qui tapote avec l’autre. Là ils découvrent la musique ! Et le pauvre bassiste qui reste con avec un barjot intégral près de lui !… On n’entend plus des réverb’ de ce type. Il y a longtemps, j’ai vu des gens jouer comme ça dans des caves en banlieue parisienne, à tripper autant, complètement barrés, drogués… Et ils faisaient des trucs géniaux, avec tous les effets à fond. Je n’avais jamais vu de guitare électrique avant et j’étais impressionné. Je me demande ce que sont devenus ces mecs que je connaissais ; malheureusement ils sont morts, je pense, à moins que certains aient continué dans la musique… C’est surtout le son qui rend ça super, peut-être que propre ça ne le ferait pas. Si j’arrive à des sons comme ça dans ma cave, je suis content ! Il doit y avoir des problèmes venant de l’enregistrement, ça a dû être pris en live car des trucs sortent plus fort que d’autres. Je trouve ça dingue, super, j’ai appris quelque chose. Ça donne envie de jouer de la guitare. [soupir d’étonnement, puis rire d’enthousiasme] On dirait que les cellules et les micros bougent dans tous les sens, c’est impressionnant… Je sais qu’il y a toute une scène de rock noise au Japon, mais j’oublie trop les noms. J’en ai vu vers 1995, des artistes assez connus, très très bruitistes, et qui doivent toujours exister sur d’autres projets ; mais au bout d’un moment ça peut devenir un style entendu, tu vois ce que je veux dire ? Par contre, chez ceux qu’on écoute là, ça m’étonnerait : je crois qu’ils veulent juste faire une chanson. Attends, il y a une de ces stéréos, c’est pas possible, la guitare passe d’un endroit à l’autre. A moins qu’on ait déplacé le micro dans la pièce… C’est un vrai son ! Les mecs sont à fond dans leur truc, ils peuvent jouer quatre heures, ils aiment la musique et voilà ! Ce n’est pas « je fais ça pour le festival machin truc ». Ils veulent produire quelque chose, dans le groupe tout le monde joue, ils sont tous enfermés dans leur musique : même quand il chante, tu te demandes si le gars s’adresse au public…


Pergolèse, « Stabat Mater dolorosa » du Stabat Mater (1736, version dirigée par Christophe Rousset en 1999)

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.

J.L.C. :

"Jésus du 21ème siècle", dessin de Costes (2010)

J’adore ces mélodies-là, et même le thème traité. C’est fou ! Ça pourrait facilement faire une chanson de maintenant. C’est marrant, tout ce qu’il y a dans les trucs les plus barrés qu’on a pu écouter avant, c’est déjà contenu là-dedans. Tout. Même le rock noise japonais, tu peux l’entendre dedans. Et encore, ce n’est interprété que maintenant ; je voudrais bien voir ça interprété à l’époque… Tu trouves que ce n’est pas barré, la musique classique ? Attends ! Déjà quand la mélodie commence, ça plombe le moral, tout de suite ça pose quelque chose de lourd. Puis le sujet, la mère devant son fils en croix, c’est quand même hyper pathétique. Et après ils chantent avec des voix de dingues, imagine le son à l’intérieur des églises… Tu pars en vrille quand tu écoutes ça, surtout si tu essaies de comprendre le texte… Vraiment, je pense qu’il y a la même violence dans le baroque, dans le classique, que dans les autres musiques complètement barrées. Ah, ça a été joué récemment dans la basilique, au festival de Saint-Denis ? Si un jour je pouvais y emmener ma fille, juste pour voir un bon spectacle… Mais pas Nicolas Frize, le mec contemporain de la mairie de Saint-Denis qui va foutre dans la basilique les sons du marché ou les enfants des écoles d’handicapés, enfin tu vois, une connerie de patchwork moderne, de la merde totale, subventionnée… Non, j’aimerais bien voir ça, du vrai classique, des orchestres avec de grands chœurs, ce qu’on ne voit jamais ailleurs, un son que tu n’as jamais entendu en live. Jamais je n’ai vu un concert avec cent personnes dans une basilique ; ça doit être un truc de dingue. Si la musique est bonne et te prend, ça doit te monter à la tête !

Costes, « Seigneur aie pitié » (Catholique, 2005)

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.


propos recueillis à Saint-Denis le 15 janvier 2011


A visiter : le site officiel de Jean-Louis Costes (pour ceux qui n’ont pas peur de se perdre dans le dédale de l’univers costessien) et son MySpace (pour une prise de contact plus « douce »). Profitez-en pour faire un tour sur le site d’Anne Van der Linden, peintre, dessinatrice et collaboratrice de Costes depuis les tout débuts.

Pour rester dans l’intimité de Costes, voici Les Petits Oiseaux chantent, documentaire réalisé en 2007 par Antoine Mocquet et Benoît Mars (école Louis Lumière) à l’occasion de la tournée des Petits Oiseaux chient


Vous pouvez ranger dans vos favoris le lien permanent.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>