Kat Onoma (2001)

texte initialement publié sur artelio.org en mars 2005

Après quatre années de sommeil pour le collectif, mais pendant lesquelles chacun s’est livré à diverses activités, Kat Onoma revient dans les bacs avec un disque éponyme. Pour démarrer une nouvelle carrière, peut-être ? Hélas, cet album studio sera le dernier… Comme si Rodolphe Burger et ses amis en avaient la prescience, ils ont décidé de mettre le paquet, tout ce qu’ils ont dans le cœur et dans les tripes. Dans la tête, aussi. Car les expériences solo du leader l’ont enrichi : après la réussite artistique de Meteor Show, Burger est bien décidé à développer son goût pour l’électronique avec son groupe. Ambitieux, les cinq font appel au producteur anglais Ian Caple, célèbre pour avoir notamment travaillé avec Tricky, les Tindersticks ou Alain Bashung sur Fantaisie Militaire (auquel Burger et Cadiot ont contribué via « Samuel Hall »). Audacieux, le quintette accepte également la participation d’un quatuor à cordes (sous la direction de l’efficace Marie-Jeanne Serero) pour étoffer sa musique, et même celle du London Community Gospel Choir sur une poignée de titres. Toujours assoiffé de mots, il réunit plus de plumes que jamais : Alferi et Cadiot bien entendu, mais également Oscarine Bosquet, Laura Riding, John Estes et même le fantôme de Jack Spicer, de retour sur quatre titres. Une telle faim d’expérimentations aurait pu accoucher d’une mixture sonore indigeste, mais Kat Onoma possède un talent hors norme et Ian Caple est un producteur de haute volée. Résultat : un nouveau chef-d’œuvre, extrêmement varié qui plus est. Entre la tristesse abyssale de « Magic », le délire névrotique de « Family Dingo », la libération euphorique de « Old Trouble » et la nonchalance lumineuse de « Change Blues », peu de points communs, si ce n’est la magie d’un groupe résolu à faire éclater les carcans…

« Que sera votre vie quand l’air sera liquide, l’eau solide, la terre feu ? » Bonne question. Si Kat Onoma ne peut y répondre, il peut en revanche nous envoyer en pleine figure un morceau dont la raideur mécanique, le grincement des guitares plaintives, le flux tragique des cordes et la gravité de l’incantation nous font devenir tout petits.

Photo par Sandrine Expilly

Mais si l’on ploie sous ces promesses d’apocalypse, c’est surtout en raison du poids de la beauté, comme s’il s’agissait d’une puissante symphonie. Rien à voir avec la douceur de « Be Bop de Beep » qui suit : le groupe reprend les ingrédients de « La Chambre », mais ici la mélancolie revêt des atours sereins. Si le soleil couchant savait sourire, il aurait probablement le visage de cette chanson au charme suranné… Le minimalisme nocturne de « La Chambre »  fait encore des petits en la personne de « Magic » et de « Soirs de Sam ». Toutefois, le spleen de la première se creuse d’angoisse : convié à ce dîner de mots et d’ossements, on y trouve Kat Onoma au fin fond du désespoir, ruminant de noires pensées ; voilà sans doute le morceau le plus triste de tout son répertoire, donc l’un des plus beaux. « Soirs de Sam » ne rallume pas le feu de la gaieté, loin s’en faut : on a beau errer dans les rues et les bars, esquisser des pas de danse avec un inconnu, ne subsistent que des illusions et des fantômes. De fantômes il est encore question dans le sublime « Ghosts drip », une marche rock construite comme un boléro funèbre se déployant en une spirale majestueuse de guitares et de cordes, guidée par la trompette « davisienne » de Bickel. Vous avez dit noirceur ? Vous n’avez encore rien vu : « La Scie électrique », qui porte si bien son nom, nous enferme dans une atmosphère viciée, suffocante, où les éclats de machines industrielles nous mettent à rude épreuve. « C’est une vrille pour percer tes tympans/ Une mélodie pour charmer tes serpents/ (…) Un tic-tac pour brouiller ton sommeil/ C’est une herbe pour t’agacer le nez/ Un filet de salive pour te prendre. » Claustrophobes s’abstenir…

Mais tout n’est pas obscurité dans ce disque versicolore. Comme l’a expliqué Burger, « on aime l’idée d’un défilement, d’un album qui s’écoute comme on regarde un film. Mais cette fois-ci, on a suivi la logique de chaque titre jusqu’au bout, sans se poser de problème de cohérence générale. »

Photo par Sandrine Expilly

Le disque donne donc lieu à de belles poussées de sève. A de magistraux coups de folie aussi… Le réjouissant « Family Dingo » permet au groupe de larguer les amarres vers les délires de l’électronique : les machines s’enrayent, un tourbillon sonique emporte les instruments et les mots fragmentés d’Olivier Cadiot : « Chez suivi de moi home maison de fou/ House une famille dont tout le monde/ Cerveau zéro cerveau zéro/ Entrez coin-coin à table hello/ A table hello… » Plus rien n’existe que l’hystérie et une joyeuse schizophrénie ; l’anglais, le français et les onomatopées se livrent à une course-poursuite effrénée. Kat Onoma a souvent maintenu la dérision en bride, mais là, l’humour acquiert une démesure toute baroque. Cet humour est beaucoup plus pondéré, mais pas moins corrosif, avec « Parade » : sur un funk esquinté, robotisé, le chanteur décrit une relation amoureuse comme « un contrat, un constat à l’amiable », comme un jeu de cache-cache vicieux où il faut bien passer par « quelques heures d’horreur » pour profiter d’« années nombreuses et heureuses ». Finalement le message n’est pas si sombre… Une joie expansive règne même sur le boogie électro de « Old Trouble », à la fois rétro et futuriste, emporté vers le ciel par les chœurs gospel. Ou bien sur le rhythm’n’blues dansant de « Tragic Muse ». Oui, il fait soleil ! L’auditeur a donc droit à une excursion exotique via la très jolie « Ballade mexicaine » de Philippe Poirier, reprenant les choses là où « Lady of Guadalupe » les avait laissées ; sauf que le deuil a laissé la place à une profonde méditation poétique à la Calexico. Pour conclure, « Change Blues » est une lumineuse invitation au renouvellement, chantée tour à tour par les membres du groupe et reprise par les chanteurs gospel, ceci sur un air country-folk gorgé de réverbérations : « Everybody/ They ought to change some time/ Because sooner or later/ We have to go on our lonesome ground. » Pour la première fois peut-être, l’auditeur semble convié amicalement à la table du groupe pour répéter le refrain avec lui. Il ne faut pas hésiter à changer, à évoluer, à partir dans l’inconnu : cela tombe bien, Kat Onoma l’a fait. Il peut donc nous dire au revoir…

Avec ce disque ultime, les Strasbourgeois ont fait le grand écart entre les styles, dressé le panel de toutes les émotions, brassé presque tous les courants de la musique qu’ils vénèrent. Mais sans jamais se renier ni sonner faux. Voilà donc bien un disque miraculeux, un bijou sonore qui, en termes de régénération et de désir aventureux, est à placer aux côtés du Kid A de Radiohead (même si, stylistiquement, le quintette alsacien est assez éloigné du combo oxfordien) ou du Des Visages des Figures de Noir Désir. Pas moins…

« Ballade Mexicaine »

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Le clip de « Que sera votre vie ? » par Didier Kerbrat et Pierre Alferi

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