Cupid (1988)

texte initialement publié sur artelio.org en mars 2005

Tons bleu nuit, flash spectral : la pochette du premier album de Kat Onoma annonce la couleur d’une musique hantée, à vingt mille lieues de la pop inoffensive qui régente alors le paysage musical français. Et ce n’est pas le morceau d’ouverture (éponyme) qui apportera un démenti à cette guerre déclarée contre le rose bonbon… Titre emblématique aux paroles de Pierre Alferi (déjà !), inlassablement rejoué sur scène jusqu’en 2001, « Cupid » lance les hostilités en dépeignant la divinité de l’amour sous les traits d’un authentique vampire. Portée par une mélodie haletante qui n’est pas sans évoquer du Joy Division habitable, cette chanson aussi oppressante qu’énergique doit beaucoup de son magnétisme à la voix de Rodolphe Burger qui, brandie comme une lame de rasoir, ne sera jamais aussi froidement menaçante. Morceau-phare de l’album, « Cupid » enfonce le clou dans une seconde version conclusive, dépouillée à l’extrême (et en français s’il vous plaît !) : seul à la guitare acoustique, le chanteur pétrifie le temps, fait neiger les mots, laissant place à un paysage désolé.

Entre ces deux glaciations, que se passe-t-il ? Eh bien, l’auditeur assiste à un véritable manifeste stylistique via des compositions qui témoignent d’une identité déjà forte : langueur, tension, éclats de cuivres, électricité rampante, musicalité des mots… Et pas n’importe quels mots : « The Ditty of the drowned father », par exemple, mêle sans affectation un texte de Shakespeare à un curieux cocktail de new wave et de swing, à la surface duquel émerge la trompette soyeuse de Guy « Bix » Bickel. Celle-ci, sous influence Miles Davis, déploiera régulièrement ses fastes sur les fresques nocturnes peintes par Kat Onoma, tandis que le saxophone de Philippe Poirier y décochera ses flèches mordorées. Mais ce qui frappe à l’écoute de ce premier album en particulier, c’est « l’inquiétante étrangeté » dont parlait Freud. « Take a message to Mary » et « From Pompei » ont certes un fond bluesy, mais il s’agit de blues faussement sereins, leur douceur ne rassure pas. Marque de fabrique de Kat Onoma, une nervosité contenue imprègne ce disque, nervosité qui atteint ici des pics de fièvre inégalés : le groupe s’amuse à ralentir et à accélérer le tempo (« Full moon, full jail »), tandis que des silences perturbants luttent contre des coups de boutoir électriques maîtrisés à grand peine (« Aphrodite’s Lizard »). Voilà pourquoi l’écoute de Cupid s’avère assez éprouvante ; la plupart des chansons semblent se débattre, suspendues dans un équilibre précaire, alternant phases de coma et convulsions. « Il est vrai qu’on escamote souvent. On n’aime pas les bascules évidentes. (…) On ne prône pas l’efficacité immédiate, on essaye d’élaborer des textures un peu distendues. » (R. Burger) En effet, rarement un disque de rock aura joué à ce point de la dilatation, de l’expressivité des silences.

Néanmoins Kat Onoma parvient à ménager quelques îlots accueillants, allant du faux Lou Reed atmosphérique (« Electric Cant », très joli morceau avec de superbes lignes de guitare « burgeriennes ») à une mélodie plus chaude (« Liar » et sa flamboyante intervention de saxophone). Il n’hésite pas non plus à se livrer à un morceau de bravoure en s’attaquant au « Wild Thing » des Troggs : après trois minutes de tension fantomatique que n’aurait pas reniées le Nick Cave des débuts, la digue cède sous une cascade de cuivres. Ceci pour rappeler que Kat Onoma, groupe inclassable, ne cessera de revendiquer l’héritage du rock des sixties, s’imposant également comme l’un des combos les plus doués

Peinture de Salvatore Puglia

et les plus reconnus dans l’art de la reprise

Si cet album inaugural n’est pas le plus accessible du quintette et n’offre pas forcément ses compositions les plus marquantes, sa sombre prestance, sa tonalité quelque peu maladive, son alliage de glace et de feu en font l’indispensable B.O. des nuits sans sommeil. Un disque lancinant qui augure de futures noires pépites…

N.B. Lors de sa réédition par Dernière Bande en 2003, Cupid a été augmenté de cinq bonus : un remix du morceau-titre et les quatre morceaux du premier maxi paru en 1986, Beggars Law. Ces dernières chansons sont de véritables curiosités, assez éloignées de ce que le groupe produira par la suite : mélodies pop new wave très accrocheuses (« Beggars Law », « Mary P ») ou délirante parodie de heavy metal synthétique (« A Nice Mess »). Seule « Sam song », émouvante complainte inspirée de Samuel Beckett, où le saxophone de Poirier réalise encore des miracles, pose brillamment les bases du style Kat Onoma.

« Cupid »

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