Billy the Kid (1992)

texte initialement publié sur artelio.org en mars 2005

Groupe fasciné par l’image en général et le cinéma en particulier (l’auteur Pierre Alferi est un cinéphile boulimique et Philippe Poirier, parmi une quantité d’activités liées à sa formation en arts plastiques, se mettra à réaliser des films en Super 8), Kat Onoma a souvent conçu ses œuvres comme une suite de séquences pour l’oreille. Logiquement, l’exercice du concept album devait s’imposer tôt ou tard… A première vue, Billy the Kid semble y répondre : le disque s’articule autour des textes de Jack Spicer (1925-1965), écrivain américain demeuré peu connu, textes eux-mêmes tirés de son livre homonyme paru en 1958. Tout est clair : Kat Onoma va nous conter une histoire du début à la fin, une histoire sombre à travers des chansons sombres ; affaire classée. Eh bien non, raté ! Rien n’est aussi simple chez ce groupe singulier, et c’est ce qui rend son troisième album passionnant.

« L’idée de départ n’était pas du tout de créer tout un album à partir de l’œuvre de Jack Spicer, c’était plutôt un déclencheur. On a commencé par faire “Will you dance ?”, et les choses auraient pu en rester là. Mais Pierre [Alferi] s’est mis à dériver et d’autres textes comme “Le Désert” sont arrivés. Une fois encore, rien n’était prémédité. Le concept est venu après coup. » (R. Burger) Cette approche spontanée se ressent effectivement à l’écoute : il ne s’agit pas d’une mise en musique linéaire de l’histoire du hors-la-loi, mais plutôt de convocations de son fantôme, voire d’interventions post-mortem éminemment plus sensitives que narratives. Le style poétique de Spicer, proche du cut-up des écrivains beat, imposait au groupe de composer une série de fragments émotionnels, assez déconnectés les uns des autres et essentiellement reliés par la présence/absence du Kid. Cette déconnexion se manifeste par un éclectisme radical qui contraste avec l’unité de ton d’un album comme Cupid. Mais le plus étonnant et le plus paradoxal, c’est que les écrits de Spicer (auxquels il faut ajouter les trois contributions d’Alferi : « Le Désert », « Riverrun »  et « Memo »), hantés par les ombres, peuplés de coups de feu, de rivières tortueuses, de vieux journaux découpés, d’étendues sauvages, de peupliers caressés par la lune, ces textes plombés par la solitude, l’errance et la mort,

Jack Spicer

sont portés par une musique souvent lumineuse, bourrée d’énergie et de grâce, expansive comme rarement chez Kat Onoma.

L’album s’ouvre par un échantillon de voix : « C’est la radio qui m’a appris la mort de Billy the Kid… » La mélodie couve, puis retentit glorieusement comme si le groupe avait mis de l’emphase dans le refrain de « The Animals », l’avait samplé et mis en boucle. Les cuivres et la batterie claquent tels des oriflammes au vent, la voix de Burger s’envole. Si Kat Onoma avait avidement poursuivi la notoriété (ou du moins si on le lui avait permis), il aurait pu tenir un hit avec « The Radio ». A ceci près que, même triomphale sous ses dehors presque stadium rock, la musique se veut avant tout hypnotique, d’où cette répétition forcenée de la trame : toujours la volonté d’obséder plutôt que de faire danser… « The Radio » est la première composition de Poirier pour le groupe, ce n’est pas rien. La seconde s’intitule « The Poplars » et figure aux antipodes de la première, d’abord parce qu’elle clôt l’album, mais surtout par son style : complainte acoustique quasi parlée, aride, décharnée jusqu’à l’os avec sa poussière de jazz, elle laisse dans la bouche un goût amer et nous plante au beau milieu d’une nuit inquiète. Album éclectique : on l’a bien dit… Entre ces deux extrêmes sur la carte du disque, Kat Onoma prend la peine de nous bombarder de rock ferraillant dur : des riffs stoniens qui tonnent tels de joyeux coups de revolver (« The Gun »), sans oublier une cavalcade électrique qui n’aurait pas déparé le Loaded du Velvet (« Night way », traduite d’un chant traditionnel navajo exaltant l’immanence de la beauté).

Mais Kat Onoma ne vend pas son âme au diable, fût-il celui du rock transpirant : plusieurs titres creusent le sillon ouvert par l’équivoque Stock Phrases, car même rayonnante, la musique ne cesse de comploter… La belle mélodie de « Will you dance ? » s’écartèle entre émulsion de tendresse et menace sadique (« Billy wants you to dance/ Billy/ Will shoot the heals off your shoes if you don’t dance »). « The Trap » et sa rivière sans méchanceté nous désaltèrent, mais ce morceau florissant, proche du « Ashbox » de Stock Phrases, porte des paroles où la mort joue à cache-cache avec la réalité. « Memo » et son collage de bouts de papier jouent, eux, à la surimpression, français sur anglais, velours sur allumettes, le tout glissant avec malice tel un chat matois. Dans le même registre mi-soyeux mi-granuleux mais franchement laid-back, « B. the K. » lorgne du côté de J.J. Cale, du J.J. Cale mâtiné de soul et assaisonné d’une guitare bluesy cuite à point. On savait Kat Onoma inscrit dans la filiation des fifties et des sixties, mais jamais il ne se sera autant imprégné de la musique américaine afin de concocter ce road movie dans le Far West, sans pour autant se l’approprier avec violence, persistant dans sa démarche de stylisation, privilégiant la ligne pure au coloriage folklorique. Avouons que seule cette esthétique (cette éthique, aussi) peut donner naissance à d’étranges joyaux comme « Riverrun », rejeton spasmodique et mutant du rockabilly fécondé par le free jazz, ou « Lady of Guadalupe », lente dérive de la musique mexicaine en pleurs vers les rivages glacés de l’Europe. Le puzzle ne serait pas complet sans « Le Désert », pièce cruciale qui annonce à elle seule les futures embardées de Rodolphe Burger et de son groupe : le goût pour les boucles sonores se matérialise enfin avec une boîte à rythmes que surplombe la batterie, et le chant en français acquiert sa liberté, un vrai style, Burger se risquant à scander les mots avec une distance froide qui n’est pas sans rappeler Gainsbourg. « Dans le désert/ On parle sans parler/ Les frontières sont floues/ A cette distance qui peut nous reconnaître Billy ? ». Le flou, l’étendue, le dérèglement des sens : ce titre pourrait faire songer à du Antonioni version rock…

Vrai-faux album concept, peut-être le plus direct et le plus accessible de Kat Onoma, Billy the Kid est l’œuvre d’un groupe ayant gagné en assurance et en maîtrise, au point d’avoir créé cette musique en studio sans la nécessité de la roder préalablement sur scène.

Photo par Pierre Terrasson

Au point également de réaliser un disque aux atours limpides mais qui laisse sa complexité poétique éclore doucement, ses paradoxes germer, sa part d’ombre s’étendre, et qui se bonifie d’écoute en écoute… comme tout grand millésime.

N.B. La réédition de l’album offre un remix de « The Radio » suivi, en ghost track (c’est le cas de le dire), d’une version acoustique aussi ombreuse que l’originale est solaire. Deux inédits viennent garnir la corbeille : « The Heart » est à « Private Eye » ce que « The Radio » est à « The Animals », c’est donc du tout bon ; « The Pain », quant à lui, dans la tradition de Cupid, délivre l’un des crescendos les plus dramatiques et les plus majestueux produits par le groupe. A donner des frissons…

« Riverrun »

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Clip de « The Gun » par Marion Lary & Kat Onoma

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